L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

dimanche 31 août 2014

Bertie, ce héros.

Il paraît que l’appellation de « roman graphique » est plus flatteuse que celle de  « bande-dessinée », plus contemporaine aussi. « Bande-dessinée » suggère pourtant malice et facétie, qualités dont ne manquent pas les auteurs de Logicomix quand, par exemple, ils se mettent eux-mêmes en scène pour évoquer leurs doutes sur la portée de leur entreprise. Malgré tout la BD, déclare l’un deux, est «  une forme parfaite pour les histoires de héros à la poursuite de grands objectifs. »
            Héros inattendu que Bertrand Russell ( Bertie pour les intimes ), mathématicien, logicien et philosophe britannique ( 1872-1970 ). Sans doute son humour distancié qui a la politesse de laisser croire que les choses les plus graves ne le sont pas le prédestinait-il plus qu’un autre savant à ce rôle. Ainsi suit-on cet orphelin élevé par sa grand-mère puritaine veuve d’un Premier ministre de Sa Majesté de sa naissance à une conférence qu’il va donner aux États-Unis en septembre 1939 devant des non-interventionnistes au moment où commence la Seconde Guerre mondiale. Très documenté car s’appuyant largement sur l’autobiographie publiée dans les années 1960 par Russell lui-même, le scénario se permet quelques écarts avec le réel scrupuleusement mentionnés en fin d’ouvrage. Un lexique de noms propres et communs guide le néophyte dans l’histoire des mathématiques et de la logique à l’origine de l’informatique.
            Le livre ne constitue cependant pas seulement une biographie illustrée. Son objectif ambitieux soulève dès les premières pages un problème philosophique. Quel est «  le rôle de la logique dans les affaires humaines » ? Les mathématiques et plus globalement la théorie enferment-elles ceux qui s’y adonnent dans un monde déconnecté de la réalité ou au contraire ces intellectuels sont-ils mieux armés que d’autres pour affronter les difficultés du monde ?
Bref, très peu de traces ici de romanesque au sens de fiction.
            Le talent des auteurs consiste pourtant à donner à cette question plutôt austère un tour romanesque. Ils sont aidés par la personnalité riche et profondément humaine de Russell, aristocrate excentrique dans ses prises de position. Ses mariages et leurs échecs, sa déconvenue de pédagogue moderniste et maintes anecdotes sont l’occasion de vignettes cocasses dans le trait comme dans le texte. Manoirs et collèges anglais, intérieurs et costumes victoriens… Par une double mise en abyme, les auteurs font raconter à Russell un monde qu’il ne regrette guère, prisonnier qu’il y était de ses obsessions. Celles-ci l’ont cependant conduit à des découvertes à l’appui desquelles il va justifier, devant son auditoire pourtant hostile, ses raisons en faveur d’un engagement dans la Deuxième guerre mondiale alors même qu’il fut, lors de la Première, pacifiste et emprisonné pour l’avoir clamé. Mais fidèle à ses principes de liberté, il invite chacun à prendre sa propre décision.
            Le ton et les décors des intermèdes où apparaissent les auteurs tissent un lien avec les dialogues platoniciens dans une Athènes modernisée où Socrate le premier, comme Russell vingt quatre siècles plus tard, considéra que la raison, quand elle ne devient pas l’objet d’une adoration fanatique mais reste un outil d’analyse performant, était le salut de l’homme et donc du citoyen car pour tous deux, on n’est pas l’un sans l’autre. La vignette finale le rappelle «  Réjouissez-vous, heureux citoyens, qui aimez la vraie sagesse. » 

Logicomix de Apostolos Doxiadis, Christos Papadimitriou, Alecos Papadatos, Annie Di Donna, traduit de l’anglais ( États-Unis ) par Pierre-Emmanuel Dauzat, Vuibert mai 2011.


Le Garn, août 2014.