L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

mercredi 30 novembre 2016

Roverandom ou ce que je suppose, par effet miroir, de la personnalité de Tolkien.

 À Denis.

Peut-être faut-il être anglais pour éprouver un plaisir sans partage à la lecture des récits fantastiques, ou plus exactement à ce genre très particulier, la fantasy, genre typiquement britannique, à l’image du jardin devant le cottage où les aventures du chiot Rover commencent.
Peut-être faut-il être un enfant pour se laisser emporter complètement par ces tribulations qui transformeront Rover en Roverandom.
Ou bien un adepte de Tolkien pour traquer, une trentaine d’années à l’avance, dans ce conte signé par celui qui n’est pas encore l’auteur de la trilogie Le Seigneur des anneaux, les signes précurseurs de celle-ci. De ce pélerinage on ramènera des passages dénonçant le monde industriel et un personnage nommé Sylverbarbe.

Quelle surprise que ce soit dans ces pages mineures que Tolkien se révèle à moi comme dans un miroir. Car j’ai deviné le philologue palpiter hors du confinement universitaire ( il vient d’être nommé à Oxford). Il aurait jubilé – et peut-être l’a-t-il secrètement fait - ne serait-ce le chagrin profond de son petit Mickaël qui a perdu, sur la plage, son chien en plomb noir et blanc, nous dirions aujourd’hui son “ doudou ”. L’enfant y tenait tant !
L’attachement ou «  que sommes-nous ? ».  Non pas qui sommes-nous ( psychologie de la personnalité) mais que sommes-nous : une conscience dont le rapport au monde est assez solide pour se passer d’attaches matérielle, spirituelle ou même affective ou bien des êtres fragiles qu’objets et sentiments vont lester afin qu’ils ne se sentent pas disloqués à la première tempête émotionelle ?
On se tromperait en distinguant le cas des enfants de celui des adultes.  Les seconds se croient obligés de fournir une justification de leur attachement quand les premiers ont la bonne foi de n’en chercher aucune, pleurant à se vider de leur vie un instant jusqu’à ce qu’elle prenne une autre direction.

Tolkien le sait et n’achète pas un nouveau jouet. Il souhaite pour son fils plus qu’une consolation, une autre façon de vivre. Puisque l’enfant ne se séparait jamais de ce chien, c’est qu’il est irremplaçable. Ainsi, la réalité nous oppose parfois une résistance contre laquelle toute lutte concrète est vouée à l’échec.
Mais quel risque de lier ainsi sa joie à ce qui est extérieur à soi. Tolkien peut exulter en proposant à son fil d’adopter Rover. Ce chien, le garçonnet ne l’égarera jamais car chien en mots, matériau immatériel ô combien plus précieux que le plomb, il sera omniprésent, multiforme, immortel.

À lire Roverandom, Tolkien m’est apparu ainsi : un être vivant par les mots, les phrases, les pages. Alors si le petit n’avait pas perdu son chien, son père aurait trouvé une autre histoire à inventer puis à noter. Car les raconter ne lui suffit pas, il lui faut les écrire pour les façonner comme le sculpteur l’argile. Écrire pour ses enfants est une excuse, comme par la suite l’insistance de son éditeur pour qu’il développe autour de l’histoire de Bilbo. Tolkien écrit pour exister.
C’est dans ce geste qu’il se livre et se délivre. Son exaltation à raconter les aventures de Roverandom est comme un retour à son domicile originel, le monde des mots.
Un monde imaginaire ? Ce serait trop simplifier le langage et l’imagination. Non, un monde de mots car il est des êtres dont la présence ailleurs, dans le monde que l’on dit « réel », n’est qu’incursion.

Mai-novembre 2016.