Marie-Pierre Fiorentino

vendredi 22 août 2014

Une sagesse des silences.

Tropique des silences est un récit à la première personne. Il s’ouvre à l’âge où se forgent les premiers souvenirs de la narratrice, dans une ambiance bruyante des secrets de Polichinelle et des chamailleries de la promiscuité. Il se referme lorsque la jeune femme a vingt quatre ans, dans le silence de la maison familiale vide.
Le lecteur ne saura pas le prénom de cette enfant intriguée par ses cheveux crépus, pas plus que celui de ceux qui l’entourent. Sa grand-mère est acariâtre, sa tante dépressive, son oncle homosexuel, son père, fruit d’un adultère, coureur impénitent et concubin de sa mère argentine qu’il épouse sur le tard avant de divorcer. Les états d’âme de ces personnages les identifient mieux qu’un nom de même que les surnoms des amis, Quatre, le Poète, le Coke et même Dieu. Les fleuves par exemple ont des noms, comme le rio Toa, pas les habitants, peut-être parce que seuls demeureront les éléments naturels quand les hommes auront déserté Cuba où, dans les années 1980 et 1990, il fait de plus en plus mauvais vivre.

C’est donc aussi le récit de la difficulté de grandir dans un pays dont l’histoire va à rebours. Cuba n’a plus d’espoirs à offrir à sa jeunesse. Alors pour moins voir ses parents désabusés sombrer dans des combines de survie, celle-ci se noit dans l’alcool frelâté et la drogue en rêvant d’ailleurs – Paris, Miami ou l’Espagne.
Mais la lucidité et la volonté protègent l’héroïne de l’illusion. Elle sait avec certitude qu’elle ne veut ni de la futilité du copinage entre filles ni des complications amoureuses ni du mariage.
Maturité ? Elle n’est pas une enfant dupe des leurres que les adultes inventent pour supporter leur vie. “ Les psychologues sont tellement traumatisés qu’ils veulent à tout prix s’identifier à leurs patients. Je ne parlais pas parce que je ne voulais pas, mais je ne pouvais pas le lui dire car tout simplement je ne voulais pas parler.
Sagesse stoïque et stoïcienne ? Cette sagesse l’aide à ne pas se laisser abîmer car la haine “ ne mène à rien, elle fait de nous un être sombre, accablé de rancœurs qui empêchent de voir la lumière. Je voulais voir la lumière, je ne pouvais haïr personne. ” Elle se teinte de scepticisme.“ J’en arrivais à penser qu’il valait mieux, et de loin, un bobard plein d’amours et de morts à une vérité tuante d’ennui. ” C’est une sagesse des silences, ceux d’après le bruit comme ceux de l’ineffable.  Ceux de la pudeur aussi, et du respect car “ rien ne justifie de violer le silence des autres.
Dans le silence de la maison désertée, symbole d’un pays où ne subsitent que l’ombre du Che et un mélange des cultures française et sud-américaine en échappatoire, ne resteront pour tenir compagnie à cette étrange et attachante héroïne que ceux qui se nomment, sa chatte Frida et Paul. Paul, c’est Paul Éluard que les compagnons des temps de bringue admiraient tant. Paul, ce français auteur de vers surréalistes et désabusés comme la vie à la Havane. Paul, symbole de la littérature. Car après avoir tant dessiné petite fille au son des pleurs de sa mère, des récriminations de chacun contre tous, des tangos ou du Requiem de Mozart, la narratrice n’a cessé d’écrire, puisant à la source de ses silences malgré les rumeurs, venues d’Europe, d’une chute imminente du communisme.

C’est donc peut-être en définitive un roman pour raconter la naissance d’un écrivain non pas malgré mais grâce aux circonstances.


Tropique des silences ( Silencios, 1999 ), traduit de l’espagnol (Cuba) par François Gaudry, Métailié 2002.




Le Garn, août 2014.