L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

mardi 28 octobre 2014

Une grammaire idéale ou de la question de la féminisation des noms de métiers.

Dans la tradition patriarcale, féminiser un terme satisfait le désir d’avilir ceux auxquels il s’applique. Certaines injures n’existent d’ailleurs qu’au féminin, par exemple “ chochotte ” ;  l’homme soupçonné de manquer de courage se voit ainsi ramener à ce qui semble le plus humiliant à l’insulteur : la féminité. De même la majorité des mots utilisés pour désigner les homosexuels est féminine : tante, tarlouze, taffiole... Dans une relation avec son sembable, on imagine que l’homme se fait femelle puisqu’il se laisse pénétrer par un attribut qui n’appartient qu’au mâle. On objectera que PD est bel et bien masculin mais ceux qui l’emploient ignorent son sens premier. Qu’ils lisent le tome II de L’Histoire de la sexualité de Michel Foucault ; ils y découvriront au passage qu’être homosexuel et effiminé sont deux comportements très différents. Les Grecs, qui fustigeaient le second pour des raisons identiques à celles de notre culture bâtie sur l’équivalence “ valeur = virilité ”, s’accomodaient du premier, souvent apanage des figures valeureuses de guerriers.
            Dans cette perspective, féminiser les noms de métiers représente une revanche. Mais jusqu’à quel point ? La masculinisation de sage-femme en “ maïeuticien ” – appelation donnée par exemple dans les guides d’orientation scolaire – laisse un goût de victoire amère si on le compare, par exemple, à la féminisation de “ jardinier ” en “ jardinière ” : résonance socratique pour l’homme, relent de bac à fleurs et de préparation culinaire pour la femme. Si sur le principe l’égalité grammaticale est nécessaire à l’égalité sociale, l’usage inéluctablement ancré dans l’histoire sémantique peut s’avérer délétère. Et si je comprends la femme qui exige d’être appelée “ Madame la Présidente ”, cette victoire du présent me semble présager une menace pour l’avenir.
            Conserver le masculin est au contraire un marqueur plus net de l’histoire sociale. L’existence grammaticale exclusive du masculin rappelle l’exclusion professionnelle systématique dont les femmes furent victimes. La femme est aujourd’hui Président parce qu’elle a conquis ce poste jusque là interdit en raison de son sexe. Puisqu’elle porte le même titre, elle est dans sa fonction l’égal de son homologue masculin.
            Certes, féminiser témoigne que le masculin n’a pas de raison de l’emporter sur le féminin, dans le vocabulaire comme ailleurs. Une femme peut réparer une voiture comme un homme ; elle peut donc être mécanicienne ; mais que la personne qui répare la voiture soit homme ou femme, qu’est-ce que cela change ? Mais si ça ne change rien, alors pourquoi un nom grammaticalement variable pour une fonction identique ?
            À travers ce débat deux conceptions s’opposent : féminiser les noms de métiers consiste à reconnaître des compétences équivalentes chez des personnes de nature différente, conserver le masculin consiste à faire abstraction du corps pour ne tenir compte que des qualifications et des compétences ( 1 ) .
            Si la grammaire n’offre que les deux possibilités évoquées ci-dessus, ce qu’elle sous-tend est beaucoup plus vaste et laisse la place à la création de nouvelles représentations. Or, l’avenir dépend de cette création. Ainsi la grammaire idéale comporterait un troisième genre qui ne serait pas l’absence de genre ( le neutre ) mais l’association des deux genres représentant une complémentarité irréductible à la procréation. Cette grammaire ne mettrait plus en évidence les différences inhérentes à la fonction reproductive mais les points communs entre les deux sexes. Elle ne conserverait ainsi le masculin et le féminin que pour les fonctions biologiques sexuées ( une femme a ses règles, un homme éjacule ). Pour tous les autres cas relevant de la sphère sociale et non pas privée, ce genre associé serait employé.
            Voilà l’idéal. Dans la réalité, la querelle risque de devenir le joujou politicien du bipartisme, moyen le plus efficace de tout statu quo social.

( 1 ) Certains m’objecteront, s’appuyant sur Rousseau, que le corps n’est pas seul sexué, l’esprit l’est aussi. J’ai déjà répondu à l’objection dans “ Par delà les genres ”, août 2014.


Le Garn, octobre 2014.