L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

mardi 29 décembre 2020

Mon féminisme en coupes réglées ?


« Fin d’un tabou » : ainsi vante-t-on la façon prétendue plus réaliste de représenter les règles, et plus généralement les processus physiologiques jalonnant l’évolution du corps féminin au cours d’une vie, dans une nouvelle génération de publicités destinées à vendre des produits d’hygiène.

Dans Façons de dire, façons de faire (1), la sociologue Yvonne Verdier explorait ce tabou à travers l’analyse du rouge dont les fillettes apprenaient à broder des abécédaires et de son absence sur d’épais bouts de tissus qui permettaient, lors de la lessive mensuelle au lavoir, aux femmes du village de découvrir quelle voisine était enceinte. Dans les publicités récentes, ce rouge de la ségrégation sexuelle ancestrale remplace le bleu jusque-là destiné à montrer l’efficacité d’absorption des serviettes et tampons. Est-ce là un progrès du féminisme ?

Je puise quelques lectures dans ma mémoire. D’aucuns les jugeront trop classiques pour ne pas être usées ou trop controversées pour être honnêtes. Mais qui sait où se logent la vraie modernité et une forme de bienveillance pour l’humanité sans laquelle toute culture serait détruite ?

 

Mon féminisme est simpliste : un attachement profond à des droits fondamentaux tels que l’accès facile, pour toutes, à la contraception et l’avortement, à l’instruction et aux postes à responsabilité, à l’égalité salariale. Puis des sanctions exemplaires en cas de manquement à ces principes comme en cas d’agressions sexuelles ou de violences conjugales. Bref, l’accès pour toutes les femmes à un ensemble de droits qui passent outre, pour établir l’égalité, les différences entre les sexes, réelles ou supposées.

Féminisme au rabais ? Je traiterai par le mépris les reproches qui viendraient de jeunes mariées empressées de brandir comme un trophée, à la place du leur, le nom de leur époux. La tolérance polie, sous le silence réprobateur, qu’elles affichent vis-à-vis de celles qui se sont émancipées de cette convention – car le changement de nom relève de la coutume et non de la loi – me fait parfois douter du caractère rationnel de leur féminisme. N’ont-elles pas compris que tant qu’il n’y aura pas, pour chacun personne, homme ou femme, un seul nom, ce que l’administration appelle « le nom de jeune-fille » continuera à annoncer que le destin de la femme est, plus que celui de l’homme, dans le mariage. 

En ce sens, les mots ont leur responsabilité. Pourtant, convaincue que l’union vaut mieux, en termes de paix et d’harmonie, que la division, je déplore la féminisation systématique des noms de métiers et autre écriture inclusive. J’ai bien entendu, durant les débats au sujet de cette féminisation du langage, l’argument selon lequel nombre de ces noms existaient autrefois. Existaient aussi dans le Code civil la notion de la femme éternelle mineure et en des temps plus reculés encore le droit de vie et de mort du pater familias sur femme et enfants. Ressusciterions-nous ces lois ? Le passé ne fait pas légitimité.

Mais j’entends l’objection : pourquoi cette union devrait-elle se faire au masculin ? Je rétorque qu’elle pourrait se faire simplement à l’humain et que, moins équivoque qu’à l’homme affublé d’une majuscule, nous appartenons tous à l’humanité. Marguerite Yourcenar, à un journaliste qui l’interrogeait sur une prétendue écriture féminine, aurait répondu qu’elle n’écrivait pas avec son sexe. Alors je parodie volontiers Romain Gary (2) : « je me fous des hommes et des femmes, je ne suis pas sexiste. »

Car de même qu’il n’y a pas une essence, une nature particulière en fonction de la couleur de la peau – l’affirmer serait admettre qu’il y aurait des races distinctes avec le risque de racisme – de même il n’y a pas d’essence, de nature genrée.

 

Mais pour que l’analogie fonctionne, il faut aller au-delà du corps. C’est ce qu’exige la lutte contre le racisme. Le noir, le blanc et les autres « races » n’ont existé comme concepts qu’en vertu des apparences physiques. On naît noir, on naît blanc, on naît femme, on naît homme physiquement et physiologiquement parlant. Mais de même que l’égalité entre les êtres humains demande qu’on aille au-delà de cette apparence pour saisir l’essence véritable de l’humanité (3), la raison, le langage, la culture… de même l’égalité entre les sexes suppose que l’on dépasse les fonctions biologiques propres à chaque sexe.

Le refus de la maternité d’une Simone de Beauvoir, quelles que soient les réticences qu’il puisse susciter, s’inscrit dans cette logique. Au fait, Simone de Beauvoir est entrée cette année au programme officiel des auteurs en philosophie pour l’épreuve du bac (4).

 

Mais n’est-il pas, en un sens, déjà trop tard ? Le féminisme n’a-t-il pas franchi la barrière légitime et républicaine de l’égalité en revendiquant la féminisation, c’est-à-dire la féminité et non pas l’humanité ? Or, quoi de plus féminin que les règles ? Elles reviennent chaque mois et la publicité ne se prive plus de nous le rappeler en tâches rouges.

Les femmes ont en effet un corps qui saigne et qui fuit de pertes vaginales chez les jeunes, urinaires chez les vieilles et autres après l’amour. Probablement ce corps dégage-t-il aussi des odeurs désagréables puisque les produits destinés à son intimité le nettoient, le parfument.

Ces produits qui se glissent dans la culotte sont appelés « protections » : la femme reste cet être fragile dont la vulnérabilité se loge dans le sexe. Certes, la publicité nous la montre dynamique malgré cela car protégée, elle est libérée d’une contrainte naturelle. Mais quitte à lever des tabous, à quand des publicités aussi nombreuses, aussi explicites et à des heures de grande écoute contre les maux liés à la physiologie masculine ? Nous restons hélas dramatiquement rousseauistes (5).

Quand la prose variée de Kamel Daoud (6) tente de libérer le corps féminin des accusations d’ordure que la religion fait peser sur lui depuis plus de deux millénaires, une chasse irrationnelle au tabou à tout prix les fait rentrer par la grande porte, celle du petit écran.

Via la publicité se perpétue la représentation d’un corps féminin impur de son sang menstruel. L’appât du gain des multinationales conduit à la résurgence d’une image moyenâgeuse à laquelle seules échappèrent la Vierge et quelques saintes (7). La femme est réduite, une fois de plus, à son corps. Elle l’est à la demande et avec le consentement plein de certains mouvements féministes, peut-être les mêmes choqués par la photographie d’une femme nue pour faire vendre un produit quelconque. La femme aurait-elle donc deux corps et celui exploité pour sa beauté serait-il plus répréhensible que celui soumis à sa physiologie ?

Ce féminisme essentialiste heurte mon féminisme universaliste, façonné par des principes fort récents à l’échelle de l’histoire mais qui n’ont peut-être déjà plus cours à cause de l’illusion qu’ils sont définitivement acquis.

 

Voir ces spots qui façonnent inéluctablement l’esprit des fillettes et des garçonnets me peine et me révolte : quelles images de leur corps et de celui de l’autre s’imprègneront en eux ?  

J’aimerais tant croire que mon malaise n’est pas le fruit d’un fossé de générations. A travers toutes celles-ci, une seule question devrait nous animer : comment vivre ensemble, libres et égaux, avec et malgré nos sexes ? J’aimerais tant le croire pour nous, l’humanité.

 

 

(1)             Façons de dire, façons de faire. La laveuse, la couturière, la cuisinière, Gallimard, 1979.

(2)             Chien blanc. Voir sur ce blog « Batka » publié le 15 avril 2012.

(3)             C’est la question que VERCOS aborde dans Les animaux dénaturés, inclassable roman – caractéristique on ne peut plus adéquate avec le problème abordé ici, car pourquoi faudrait-il à tout prix « classer » ? – de 1952.

(4)             Mieux encore qu’un ouvrage théorique comme Le deuxième sexe, les Mémoires d’une jeune-fille rangée permettent de prendre conscience de ce qu’était la condition des femmes de la bourgeoisie au XXème siècle. Cette lecture éviterait à beaucoup, dénué de toute connaissances historiques, de juger « outrancier » le féminisme hérité de de Beauvoir.

(5)             Emile, livre cinquième.

(6)             Dans son roman Zabor ou les psaumes ou dans son recueil d’articles, Chroniques.

(7)             Georges DUBY, Dames du Moyen-Âge.

 

Le Garn, septembre-décembre 2020.