L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

mardi 25 décembre 2018

L’enfant naturel saisi comme contradiction interne au pessimisme de Schopenhauer.


« Enfant naturel » : enfant conçu hors mariage, né d’une mère célibataire ou adultère. Dans la société traditionnelle, bâtard. L’enfant naturel, jusqu’à ce que la loi lui accorde les mêmes droits qu’aux autres, ses frères et sœurs légitimes, était l’enfant que la société bannissait parce que sa naissance n’était ni prévue ni prévisible.
 « Père naturel » : celui qui a semé la petite graine. Mais sûrement pas au hasard nous raconte Schopenhauer dans la Métaphysique de l’amour.  

Car « naturel » signifie précisément ici voulu par la Nature. Cette ordonnatrice commande aux individus, via l’instinct sexuel enrobé par le joli mot « amour », de s’accoupler pour engendrer les enfants les plus réussis possibles du point de vue biologique en faisant fi de tous les obstacles conventionnels. La Nature seule sait ce qui est bon pour la perpétuation de l’espèce. Elle conduit donc chacun d’entre nous à être attiré par sa moitié la mieux compatible « génétiquement ».

Cette métaphysique est navrante par ses conséquences déterministes. Poussée au bout de sa logique, elle justifie le viol pourvu qu’il produise un beau bébé, nie les amours homosexuelles nécessairement stériles et les amours tardives pour la même raison. Quant à l’insertion de cette métaphysique dans le grand système pessimiste du philosophe, sa cohérence se heurte à ma résistance à tout réductionnisme.

Pourtant, en définissant les enfants naturels comme enfants du « génie de l’espèce », Schopenhauer s’insurge contre l’obscurantisme social et ouvre des champs symboliques riches. Il ne lui échappe, pas plus qu’à nous, que nombre de héros mythiques ou réels, d’artistes ou de savants sont des enfants naturels. 
L’enfant naturel possède la seule légitimité qui vaille, celle de la vie triomphante.

Alors dans une doctrine sombre où l’amour est inéluctablement malheureux et le désir simple pulsion, la Nature impitoyable et dominatrice, en faisant les choses mieux que les hommes, les éclaire. Si la procréation en général est absurde aux yeux de Schopenhauer, celle de l’enfant naturel fait sens pour moi.

L’enfant naturel est par-delà bien et mal. C’est seulement en cela – mais n’est-ce pas déjà beaucoup ? - que dans les pas du jeune Nietzsche découvrant la philosophie, j’apprécie cette Métaphysique de l’amour.  
Par-delà bien et mal.



Le Garn, 25 décembre 2018.