L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

dimanche 3 mars 2019

L’obsession de l’utilitaire, indice de la décadence ?


Enseigner les langues anciennes, préserver le patrimoine, maintenir une vie de quartier à travers maints petits services, financer des recherches scientifiques fondamentales plutôt qu’appliquées… Ou prendre son temps, ne rien faire, flâner.
D’un point de vue contemporain, tout cela ne « sert » à rien ; il n’y a donc pas de raison de le conserver ou de le tolérer.  « Ça ne sert à rien » tombe comme le couperet sur le plaisir ou sur les projets dont l’intérêt serait à long terme. 
Pourtant, servir, du latin servus, l’esclave… 
Un cadeau qui « sert », un cadeau utilitaire fait-il rêver ? Or l’homme qui ne rêve plus parce qu’on ne lui en laisse pas le temps ou pas le droit est en danger.

Bien-sûr, le choix du tout utilitaire semble raisonnable dans la mesure où il produit des effets immédiats acceptables tels que des économies budgétaires ou la simplification des tâches. Il satisfait une logique binaire facile : à chaque chose, à chaque geste doivent correspondre une fonction identifiable et un résultat rapide et efficace matériellement. L’éducation n’échappe pas à cette logique. Si on gave l’enfant d’activités dès que l’école le libère, n’est-ce pas pour le socialiser, l’instruire, bref pour « son bien » ? Même l’art a besoin du déguisement de l’art-thérapie.
Il faudrait au passage se demander, comme Nietzsche le fit à propos de la glorification du travail, à qui cette logique profite. 

Pourtant, une société qui éradique méthodiquement ce qui n’est pas utilitaire est une société décadente si l’on se représente la décadence comme la descente d’un sommet qu’une civilisation – et même l’humanité entière - avait péniblement gravi en bâtissant la culture mais triomphalement atteint en la bâtissant au-dessus du strictement utilitaire. 
Ne plus se soucier que de l’utilitaire, c’est être comme l’animal prédateur, aussi splendide soit-il, qui ne bouge que pour subvenir à ses besoins vitaux : une bête. 
Car tout ramener à l’utilitaire, c’est oublier que l’inventivité, la créativité et même l’ennui qui ne « servent » à rien d’immédiatement visible sont des expansions proprement humaines. C’est ignorer le luxe, non pas le clinquant onéreux, mais le Beau et le Bon.
Chercher à ce qu’une chose soit utilitaire, c’est refuser la joie, la gratuité, la liberté. C’est s’enfermer dans l’enceinte de l’obscurantisme naturaliste ( Rousseau ), de l’ascétisme ( Epictète ou Saint Augustin ), du libéralisme économique radical, du nihilisme enfin car soyons logiques jusqu’au bout : naître ne sert à rien puisque la vie conduit à la mort.  

Notre décadence commence lorsque, obsédé par l’utilitaire, on néglige le sens. L’utilitaire relève du réflexe, de la soumission, de l’abdication. Le sens relève d’une réflexion, d’un choix, d’une décision.
 « Voilà qui est bien d’un intempestif ! »
Oh oui !


Le Garn, septembre 2018-mars 2019.