L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

mardi 14 août 2018

Pourquoi aurais-je pris, plus qu’il y a sept ans, des photos ?

( suite à Je n’ai pas pris de photos, 10 août 2011 )


 Une touche optimiste pour le pessimisme.

« L’amitié, c’est égoïste. L’amour, c’est égoïste. Tu fais rien, tu donnes rien. »
Un jeune homme torse nu, maigre et très blanc, assis sur le banc d’une allée ombragée en surplomb du lac, à un autre jeune homme torse nu, maigre et très blanc.


Y a-t-il encore des expositions qui soient réellement d’art ?

L’artiste accompli, l’artiste adoubé, l’artiste sacralisé – bref, l’artiste mort qui n’est plus là pour protester – serait-il condamné à la glose ?
Quelques belles œuvres, beaucoup de panneaux de commentaires. Des mots, trop de mots. L’analyse rationnelle empiète, jusqu’à la dévoyer, sur la perception sensible.


Et peut-on rêver librement devant un parterre fleuri ?

C’est une plate-bande en quatre massifs bas et dissymétriques de quelques mètres carrés à peine. Les corolles immaculées d’impatiens de Nouvelle Guinée et de zinnias blancs éclairent des nuances de vert, du plus tendre aux feuilles coriaces brunissant ; quelques graminées flottent de-ci de-là. 
Mes yeux s’en repaissent. Alors mes pas me ramènent vers cette association végétale idéale, vierge de bariolage. 
Sérénité...
Jusqu’à la découverte d’un panonceau inopportun imposant à ce décor vivant une signification en lien avec l’exposition estivale donnée en ville. 
Sérénité gâchée par le pire des sens, celui de circonstance.
Une mésaventure à devenir rousseauiste. Car si tout amour pour un paysage, fruit de l’art ou de la nature, est porteur de sens, du moins celui donné à la nature ne dépend-il que de l’observateur.


Alors pourquoi aurais-je pris des photos ?

Entre ces deux extrêmes que sont la photographie utilitaire ( un terrassier, par exemple, pour l’aménagement d’un terrain ) et la photographie d’art, qu’est-ce qu’une photographie ?
L’image de nos vacances à montrer à ceux qui n’étaient pas avec nous ? Mais ils s’en moquent – quoique poliment ; ce ne sont pas leurs vacances. 
« Mais je regarderai mes photos ! » Vraiment ? Ou si tard. Certains gestes photographiques sont la fabrique de notre nostalgie à venir.
Les photographies, de plus en plus virtuelles et donc de plus en plus frénétiquement nombreuses, sont la trace de notre incapacité à vivre le présent sans le filtre de l’illusion qu’il ne deviendra pas, quoi que nous fassions, passé.


Evian, 2-9 août 2018.