L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

dimanche 6 décembre 2015

Faut-il regretter qu’il n’existe pas encore une théorie de l’évolution de l’esprit humain ?

À Denis


            La théorie de l’évolution est de nature scientifique. Elle rend compte, sous forme de lois, des modifications de la matière vivante observables et quantifiables universellement à l’échelle de la vie et non de l’homme.
            On pourrait considérer la théorie d’Auguste Comte selon laquelle l’humanité est passée par trois états successifs ( l’état théologique, l’état métaphysique, l’état scientifique ) comme un complément à cette théorie. Comte exprimerait par la loi des trois états l’évolution de l’esprit humain comme les paléontologues puis généticiens héritiers de Darwin celle du corps.
            Or, malgré tous les efforts de Comte, père du Positivisme et des sciences sociales, sa théorie n’est pas scientifique car son objet d’étude échappe à toute mesure. L’invention, depuis, du test de QI, loin de constituer une objection, le confirme. Ce test est incapable de mesurer ce qu’il annonce car il n’existe pas de définition scientifique de l’intelligence et celle-ci n’est de toutes façons pas à elle seule l’esprit.
            À ce titre, les neurosciences qui observent par IRM les zones actives du cerveau,  stimulées par une manipulation, une réflexion, une émotion ou une sensation représenteraient un espoir. En prenant en compte des fonctions cérébrales telles que la créativité, l’imagination, la réactivité, une base de données de ces images ne permettrait-elle pas d’élaborer, sur quelques générations, une théorie scientifique de l’évolution de l’esprit humain ?
            Cependant, l’esprit, mens en latin, ce sont aussi les mentalités. L’histoire des mentalités serait alors l’étude de l’évolution de l’esprit humain. Mais, fille de la Nouvelle Histoire, elle évite toute théorisation. Que connaît-elle avec certitude ? Certains faits. Mais quant à leurs causes, elle ne peut souvent les établir, pour reprendre le terme de Veyne, que par rétrodiction. Ces causes morales, psychologiques, religieuses, culturelles, bref  spirituelles par opposition à matérielles ne peuvent se mesurer et encore moins se réduire à des lois. Ainsi l’histoire, cette science humaine qui a heureusement renoncé à tout historicisme, ne produit pas de théorie de l’évolution du mens. Pas plus que l’approche généalogiste adoptée par Nietzsche pour comprendre les effets, sur la vie, de l’esprit, cette entité plus instinctive que consciente, plus grégaire qu’individuelle.

            Mais si cette absence de théorie de l’évolution de l’esprit humain avait une raison plus simple encore : l’esprit n’évoluerait pas. Si le progrès et donc son revers nécessaire, la régression, était ce à quoi il était voué ?
            Ce qu’idéalistes et autres spiritualistes bornés méprisent tant, le corps et la matière, possèderait un pouvoir d’adaptation et donc de survie bien supérieur à tout ce que pourrait concevoir un esprit volontaire, conscient, intelligent. Et cette capacité ne serait pas, de surcroît, le propre de l’homme, créature semblable aux animaux et aux végétaux soumis à la même nécessité. La violence déchaînée par le darwinisme n’exprimait – et ne continue à exprimer – rien d’autre que l’insurmontable dégoût de cette humiliation.  
            Pourtant, les idéalistes et autres spiritualistes perspicaces se contenteront de cette impossibilité à formuler une théorie de l’évolution de l’esprit puisqu’elle rend inattaquable leur métaphysique toute fondée sur la suprématie de cette substance immatérielle.
            En réalité, susceptible de progrès et non pas d’évolution, l’esprit ne dépend d’aucun autre mécanisme que ceux créés par l’homme lui-même. De cette contingence naît la liberté. Or, toute théorie scientifique reposant sur des lois, une théorie scientifique de la liberté serait une contradiction en soi. Tant qu’aucune théorie de l’évolution de l’esprit n’est formulable, l’humanité échappera partiellement au déterminisme et au hasard. Elle sera libre, y compris de s’autodétruire.
            Ainsi, plutôt que de déplorer une absence de théorie de l’évolution de l’esprit humain qui serait par défaut, ne vaut-il pas mieux se réjouir qu’elle soit impossible à formuler par excès ?


Le Garn, 3-6 décembre 2015