L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

lundi 12 janvier 2015

Un dessin pour Charlie.


Celui qui croyait au Ciel,
celui qui n’y croyait pas.
Aragon

Les figures de Spinoza et de Voltaire émergent d’un lit de nuages épars.
Voltaire reconnaît, en bas comme surgis d’un coin du papier, des fanatiques sanguinaires et sanglants.
Autrefois Calas, de la Barre et tous les corps suppliciés par l’Inquisition et la Saint Barthélémy.
Spinoza aussi a repéré ces fanatiques et, survivant chanceux, tâte son épaule poignardée. C’était l’époque de la tyrannie, de la théocratie, de l’intolérance et des guerres de religion, de la haine absurde née de la superstition.
Au nom de Dieu.
Le nom de Dieu semble éternel, alors pourquoi les hommes cesseraient-ils de le brandir pour massacrer ?
Parce que c’est écrit dans les textes sacrés.
Les textes sacrés ! Spinoza s’insurge.
Qui a réellement compris ces récits historiques, mythologiques, ces lois et ces prophéties durant tant de siècles recopiés, déformés, traduits ? Qui, de toute la force de sa raison, a cherché à en restituer le sens ?
Dieu ? Providence, corrige Voltaire, le catholique banni. Ou Nature, sourit Spinoza, le juif excommunié.
Mais quel bonheur d’être unis dans la sagesse.
Athées, peut-être.
Humains sans aucun doute.

Humaines les silhouettes des satiristes flottant au centre de la vignette, oiseaux envolés pour ne plus retoucher jamais terre.
En démocratie où le fanatisme est devenu terrorisme,  ils ont préféré en rire dans un journal. Le rire est le propre de l’homme.
La raison, la parole et la liberté sont le propre de l’homme.
Et la philosophie et l’humour les armes de l’esprit fourbies par l’ironie.
Les corps s’exécutent mais les traits déjà tirés – mots ou dessins - sont des balises à ignition différée.

Alors en bas sur l’image, face aux terroristes, la foule défile.
- Le monde est devenu fou, pleure-t-elle.
- Non, il l’est resté, soupirent Spinoza et Voltaire.
La foule se serre à l’abri du même vœu prononcé mais n’en tait-elle pas d’autres, inavouables ?
La foule est, un moment encore, éclairée par l’aura des humoristes.
Spinoza et Voltaire vont partager avec eux cette aura comme l’instant d’une allumette dans la nuit.
Mais ils ont souvent constaté la préférence de la majorité des hommes pour l’ombre.

Le Garn, janvier 2015