Marie-Pierre Fiorentino

samedi 26 juillet 2014

Le ravissement de Lol V. Stein.


J’avoue ne pas comprendre ce roman.
Ses pages m’enveloppent d’une sensation de perdition étrangère à la logique et mettent mon esprit dans un état inaccoutumé que je nomme par comparaison avec mes habitudes de lecture “absence de compréhension ”.
Pourtant, Le ravissement de Lol V. Stein raconte une histoire qui n’est en rien absurde. Elle est énigmatique. Elle procure le plaisir retrouvé des secrets de l’enfance. Sans frustration.
Le ravissement de Lol V. Stein comble un manque que trop de rationalité avait creusé.
Évidemment, il suffirait que je consulte l’un des nombreux dossiers et études qui lui ont été consacrés pour être éclairée. Peut-être y découvrirais-je que je suis simplement une lectrice peu perspicace.  Ou je plongerais dans les arcanes de la psychanalyse et de ses symboles, dans le commentaire littéraire et ses savantes supputations – vilain mot qui ressemble à suppuration.
Mais cette tentation ne m’effleure pas. Le ravissement de Lol V. Stein, dont j’aime à entendre encore le titre mélodique,  est un long poème en prose à relire inlassablement. «  J’invente » répète le narrateur pour lequel aussi la personnalité de Lol est un mystère. J’invente. Et je suis Lol qui parcourt le quadrillage des rues de S. Thala dans son manteau gris léger sur sa robe blanche. Et qu’importe si c’est dans une autre scène qu’elle est ainsi vêtue.
Savons-nous traduire toutes les paroles d’un opéra écrit dans une langue que l’on ne pratique pas ? Et ces chansons anglo-saxonnes dont nous raffolions adolescents, que leur traduction nous aurait déçus… La musique suffit. Dans Le ravissement de Lol V. Stein, Duras est un compositeur d’autant plus talentueux qu’il ne dispose que de l’orchestre des mots. Duras est compositeur en étant parolier. Elle a cette inimitable façon de jouer des initiales. T. Beach ou S. Thala sont des villes exotiques parce qu’à demi nommées. Et combien plus évocateur est le prénom Lol V. que Lola Valérie !
Alors relire Le ravissement de Lol V. Stein me fait funambule sur une crête entre la Duras que j’admire tant, celle par exemple du Barrage contre le Pacifique, des Petits chevaux de Tarquinia, de Moderato cantabile, des cahiers parus à titre posthume et celle dont l’hermétisme d’autres textes me rebute. Car il y a une façon désagréable de ne pas comprendre un roman, c’est de n’y trouver ni sens ni mystère mais des indices qu’il n’a été écrit que pour la satisfaction ou, pire, le soulagement de son auteur.
           

Marguerite DURAS, Le ravissement de Lol V. Stein, 1964.

Le Garn,  juillet 2014.