L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

dimanche 15 juin 2014

Un livre qui aurait probablement réconcilié Montaigne avec la glose.

Tout fourmille de commentaires ;
d’auteurs il en est grande cherté.”
Les Essais, livre III, 13,
De l’expérience.

            Si cette remarque de Montaigne est fondée en général, l’ouvrage qu’Allan Bloom consacre à la République de Platon, La cité et son ombre, a le génie de l’exception.  
            Le livre du professeur étasunien est d’abord déconcertant par sa brièveté, a contrario de l’ampleur souvent vaine propre au genre qui dégoutait Montaigne. Bloom rédige en effet un ouvrage bien moins long que celui qu’il est censé commenter. Mais comment satisfaire alors à l’exercice qui consiste, en lisant entre les lignes, à développer le discours qu’elles sous-tendent ?
            Bloom écrit un essai – tiens donc... - an interpretative essay ( essai d’interprétation ), qui constitue la post-face de sa traduction en anglais de la République. Il se fait l’interprète, en grec herméneute, entre le philosophe grec et le lecteur contemporain. Son herméneutique, cet art de révéler le sens caché d’un texte, est admirable de concision parce que Bloom se fait l’intermédiaire entre Platon et nous comme un guide signale les ornières à éviter sur un chemin : il nous éclaire lorsque le sens de l’œuvre risque de nous échapper ( et a en effet la plupart du temps échappé à la tradition ) et nous lâche la main dans les passages bien balisés. Ainsi la fameuse allégorie de la caverne qui ouvre le livre VII du dialogue est-elle rapidement évoquée alors que le livre I, souvent considéré comme un simple préambule, a fait l’objet d’une attention toute particulière.
            Bloom rend passionnante l’entreprise de Socrate visant à établir ce que serait une société et un État parfaits, c’est-à-dire absolument justes. Surtout, il invite à faire comme le philosophe grec lui-même, aborder avec rigueur un problème dont les conclusions fondamentales ne sont en définitives pas sérieuses. Socrate multiplie les provocations oratoires : abolir la propriété privée, mettre en commun les femmes et les enfants, bannir les artistes de la Cité… Bloom coupe court en un renversement propre à stupéfier les lecteurs de Platon trop pressés. “ Socrate édifie son utopie pour pointer les dangers de ce que l’on pourrait nommer “ l’utopisme ” ; elle constitue donc la plus grande critique jamais écrite de l’idéalisme politique. ” ( p. 162 ) Mieux vaut donc ne pas prendre la République au pied de la lettre, au risque du totalitarisme.
            Le philosophe ne doit pas être entendu comme un prophète. Socrate fut avant tout, à sa façon, enseignant, comme Bloom l’est. Et s’il est vrai que l’enseignant de philosophie n’est pas ipso facto un philosophe, le philosophe est toujours enseignant car s’il ne dit pas, et c’est heureux, ce qu’il faut penser, il conduit à penser. Trop sage s’il devait gouverner et trop lucide pour vouloir gouverner, le philosophe sait qu’à toutes les époques, il est mieux à sa place parmi ceux qui regardent la République que parmi ceux qui l’administrent. Il est à sa place parmi ceux qui l’administreront peut-être et qui en seront les membres nécessairement, les étudiants auxquels Bloom s’adresse non pas comme un pâle faiseur de gloses mais comme l’auteur d’une pensée qui, pour être bâtie avec Socrate et Platon, n’en est pas moins la pensée originale d’un auteur.
           

Allan BLOOM, La cité et son ombre. Essai sur la République de Platon, traduction de Étienne HELMER, Le Félin, 2006.

Le Garn, juin 2014.