L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

dimanche 4 mai 2014

Les paroles s’envolent, mais les blogs ?

           Ainsi donc, celui qui croit laisser après lui un art consigné dans les caractères d’écriture,
 et celui qui à son tour le recueille avec l’idée qu’il en sortira du certain et du solide,
 sont bien naïfs sans doute, et méconnaissent à coup sûr l’oracle d’Ammon,
s’ils croient que des discours écrits sont quelque chose de plus qu’un moyen de rappeler,
à celui qui les connaît déjà, les choses traitées dans cet écrit.
Socrate dans Phèdre, 275 c


            Il y a un mois, j’assistais à une conférence qui m’apprit, entre autres, qu’Henri Poincaré fut l’ardent défenseur de l’intuition et de l’inventivité en mathématiques. Si je l’avais su plus tôt, les travaux de ce savant n’auraient-ils pas alimenté avec pertinence le dernier article que je venais de publier sur l’idée d’intuition en informatique ?
            Je m’avisais alors que je pouvais modifier quand je le souhaitais, autant que je le souhaitais, la publication initiale sur mon blog, ajustement impossible, sauf réédition, sur les publications papier. Ce fut la vision d’un texte toujours recommencé, la quête de l’argument décisif, au gré des lectures et des rencontres, jusqu’à ma mort. Puis, logiquement, ce texte s’autodétruirait, n’étant pas de l’essence de ce qui demeure mais de ce qui devient. Il serait finalement comme les paroles dont le dicton affirme qu’elles s’envolent, contrairement aux écrits qui restent - le terme “ parole ” désignant en ce sens courant ce qui se dit oralement par opposition à ce qui s’écrit.
            Le blog n’est-il pourtant pas un écrit ? Oui mais il s’efface. Peut-être que ce que j’y ai lu hier n’est déjà plus semblable aujourd’hui ou a-t-il même disparu. Car le blog, c’est l’opportunité de se reprendre comme l’on pourrait revenir sur des mots prononcés la veille en arguant que l’interlocuteur avait mal entendu, mal compris, voire qu’il invente. Contrairement au papier, la ligne est virtuelle et non pas matérielle. Elle est le lieu fluctuant où, à l’instar des paroles qui n’existent dans la conversation que le temps de se dissiper, chassées par d’autres ou par le silence, les articles peuvent se volatiliser. “ Piégé, j’ai imprimé la page ! ” Mais alors les signes prennent un statut nouveau : ils deviennent un écrit.
            Cependant, n’en étaient-ils déjà pas un sur l’écran ? Aux détracteurs des technologies modernes qui leur reprochent de détourner les jeunes de la lecture ( sous-entendue sous la forme traditionnelle et qualitative du livre ) certains objectent qu’en quantité de signes, jamais les jeunes n’ont autant lu. Le terme “ page ” désigne d’ailleurs aussi bien un feuillet que ce qui s’affiche sur l’ordinateur. Le geste physique qui consiste à utiliser ses yeux pour recevoir un message se confond ici, comme sur téléphone ou tablette, avec le geste physique qui consiste à utiliser ses oreilles pour recevoir un message. Saisir sur clavier est devenu dire. Le blog se définirait-il alors comme de la parole écrite ?
            Si les paroles s’envolent, c’est qu’elles sont immédiates, contrairement à l’écrit, médiat et relevant du récit. La durée de leur existence mais aussi celle nécessaire à leur naissance les distinguent. Ainsi Arendt classe-t-elle les mots avec les événements, parmi les “ produits de l’action ”, “ si transitoires qu’ils survivraient à peine à l’heure ou au jour où ils apparaissent au monde, s’ils n’étaient conservés d’abord par la mémoire de l’homme, qui les tisse en récits. ” ( La crise de la culture ). Sans ce travail de “ tissage ”, les blogs ne sont que paroles transcrites, vouées à l’oubli rapide. En cela, l’article de presse quotidienne n’est guère différent ; demain, les informations de la veille auront perdu tout intérêt, les faits qu’elles relatent appartiendront déjà au passé. Mais si le blog est conçu comme un moyen d’auto-éditer des textes “ tissés ”, est-il encore réductible à la parole ? Ne devient-il pas une sorte de livre ?
            Le croire serait oublier une autre caractéristique de la parole: elle s’adresse à un auditoire, condition de son existence. Il peut advenir que l’auditoire apparaisse après que le locuteur a commencé à s’exprimer ; mais celui-ci a démarré dans l’attente de celui-là et cessera s’il ne se présente pas. Nul ne reste, au sens propre des termes “ prêcheur dans le désert ” ; faute d’écoute ou du moins d’espoir d’écoute, la parole se tarit d’elle-même. Or, je reste troublée, même après tant de mois, quand s’affiche à la rubrique “ statistiques ” de ce blog la carte du monde. France, États-Unis, pays d’Europe, d’Afrique ou d’Asie… Pour quelques secondes par erreur ou un peu plus par curiosité, un jour un inconnu a parcouru ces lignes. Ces statistiques dont j’ignore la fiabilité, que me disent-elles vraiment ? Du moins quelque chose qui n’est pas indiqué à l’écrivain de façon aussi quotidiennement accessible. Lui aussi est animé du désir d’être lu ; il ne saura qu’il l’est que dans des mois ou des années, quand le livre sera achevé, sélectionné par un éditeur, publié. Tandis qu’en cartes, graphiques et autres pourcentages se tisse quotidiennement l’infime toile de mon lectorat sur la toile, ou plutôt de mon auditoire. Car cette toile singulière, le blog, parce qu’elle vit sur la toile Internet où règne l’instantanéité, ne peut finalement être considérée comme un écrit à part entière.
            Socrate s’interrogeait sur la pertinence d’écrire au lieu de parler. Le blog ouvre une voie intermédiaire sans que l’on sache encore si nos lignes de bloggers seront à peine moins fugaces que les paroles, nos lignes dérisoires parmi les milliards de circuits électriques ou si ceux-ci, nouvelle mémoire de l’humanité, en garderont l’ineffaçable trace. Mais cette trace qui fait rêver si l’on songe qu’elle nous survivra me rappelle aussi le conte Barbe-Bleu. Dans un monde réel et non plus virtuel, la possibilité d’être suivi à la trace, selon l’expression consacrée, n’est-elle pas plus risquée qu’enviable ?


Le Garn, le 4 mai 2014.