L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

dimanche 6 octobre 2013

Mon impuissance


Que me reste-t-il de ce merveilleux après-midi d’août à la fondation Giannada ? Je sais que j’ai vu des Modiagliani, quelques Chagall, des Van Gogh aussi et des photos de Cartier- Bresson, des sculptures contemporaines et même des vestiges gallo-romains.
            Mais que me reste-t-il ? Je ne parle pas du souvenir discursif que guette une vanité snob si on perd toute lucidité. “ J’ai vu l’exposition Modigliani, une splendeur ! Vous n’y êtes pas allés ? Quel dommage ! ” Je parle de ce qui, d’une œuvre d’art côtoyée, s’imprime intimement en nous et nous transforme, ne serait-ce qu’à peine. Je parle de ce qui, surgissant de façon impromptue, fera qu’une réalité ne nous apparaîtra plus seulement brute – et brutalement - mais à travers le prisme des traces laissées par l’oeuvre. Un souvenir sensible de celle-ci nous fait atteindre la réalité par facettes ; nous la cernons mieux que si nous n’étions capables de ne l’aborder que de face. Ainsi une oeuvre nous enrichit-elle car autrefois présente à nos yeux mais maintenant absente, son empreinte persiste en nous, multipliant nos perceptions du réel, en variant le point de vue et l’intérêt.
            Ce qui nous reste d’une oeuvre d’art, c’est donc la chance inépuisable de ne pas nous trouver réduits à la réalité de notre espace et de notre temps. Je suis accoutumée à vivre ainsi avec la littérature, la musique et le cinéma.
            Mais la peinture et la sculpture ? Honte au fallacieux argument selon lequel il se pourrait que je n’ai pas encore rencontré l’occasion de ce surgissement. Je ne suis pas dupe. J’ai constaté que, des expositions vues au fil des ans, il me reste à peine.
            Des expositions vues. Mais regardées ? Regardées au point d’imprimer la rétine comme les mots lus ou les notes entendues imprègnent le cerveau ? Les mots lus, relus, relus encore. Et les notes inlassablement réentendues. On dit aussi “ revoir ” probablement parce qu’il est évident que voir une fois, c’est ne pas voir. Mais “ re-regarder ” serait plus adéquat. Le mot n’existe pas ; regarder étant plus fort que voir, n’est-ce pas suffisant ? Pourtant, une exposition donne tant à voir qu’elle est une invite à ne rien regarder. Si l’on nous servait en un repas la nourriture d’un mois, nous serions vite écœurés. Pas question cependant de jouer les écœurés dans une exposition : on a payé sa place, on craint de passer pour un inculte, on aurait mauvaise conscience…
            Pourtant, il faudrait avoir l’audace de se consacrer, à chaque exposition, à une seule œuvre. Parcourir les salles à sa recherche comme l’aigle scrute la plaine en quête d’une proie puis fondre sur elle et se fermer à tout autre chose, en devenir ivre, obsédé, la posséder par cœur dans ses teintes, ses formes et les replis des traits laissés par le pinceau. Et que dire de la sculpture plus précieuse encore par sa sensualité mais si peu propice à la préhension par l’esprit ?
            J’ai un peu triché cet après-midi là. Je suis allée à plusieurs reprises, flânant dans la galerie supérieure, re-regarder cette minuscule sculpture romaine, un admirable bouc tendant fièrement le cou et les cornes à travers deux millénaires. Toi, ferraille antique, je sais que tu me restes. Et rien que pour toi, je ne regrette pas mon bel après-midi.

De Martigny au Garn, entre début août et octobre 2013.