Marie-Pierre Fiorentino

samedi 31 août 2013

Comment se découvrir “ loup ” ou le roman policier entre réalisme et idéalisme.


A Denis

            Hobbes, comme Plaute avant lui, affirme dans une formule célèbre que “ l’homme est un loup pour l’homme. ” Laissons aux spécialistes l’analyse de l’origine, du sens et de la portée de ce principe pour nous intéresser à la manière dont le philosophe anglais entend persuader ses lecteurs de sa véracité dans une page du Léviathan. Il prévient les objections par une question qu’il adresse à chacun : prenons-nous des précautions pour protéger nos biens et notre personne, que ce soit à notre domicile – où pourtant seuls vivent nos proches - ou en voyage ? Oui, bien sûr. Alors, que celui qui n’a jamais fermé sa porte à clé ni soupçonné un parent ou un voisin de convoiter son argent ou sa femme jette la première pierre à celui qui professe que “ l’homme est un loup pour l’homme.” Nul besoin, finalement, de persuader qui l’est déjà en son for intérieur ; le lui faire reconnaître suffit. La formule devient alors réaliste puisque confirmée quotidiennement par toutes les mesures de protection prises. Il est à noter que ce réalisme porte surtout sur notre sentiment d’insécurité, dont la source est probablement l’insécurité réelle, sans pouvoir cependant établir un rapport proportionnel entre les deux. La formule est un constat de ce qu’éprouve chacun. Mais elle joue aussi le rôle d’une mise en garde car si elle est exacte, on a bien raison d’être méfiant. Bref, la formule naît du réalisme et en engendre. Exactement comme un roman policier.
            En effet, toute intrigue policière, pour qu’elle soit plausible indépendamment de la situation particulière qu’imagine l’auteur, nécessite un ressort universel, ou du moins supposé tel. Elle le trouve implicitement dans l’idée que “ l’homme est un loup pour l’homme” tout en prolongeant ses implications. Car pour comprendre un crime, il ne faut pas limiter la suspicion à l’individu physiquement coupable mais l’étendre à son entourage et parfois à la société toute entière. Un crime ne plonge-t-il pas ses racines dans des ramifications où aucun protagoniste n’est réellement innocent ? Il arrive même que l’on finisse par plaindre le coupable qui n’est devenu tel que parce qu’il fut autrefois victime. Ainsi, chaque récit policier décrit une nouvelle façon dont l’homme peut se comporter en “ loup ”. Il s’ancre dans un contexte culturel, social, politique qui forme le tissu d’une réalité pessimiste à l’instar de la philosophie de Hobbes.
            Mais de même que celui-ci propose une solution à la violence en personnifiant l’État dans le Léviathan, figure tutélaire toute puissante capable d’unir contractuellement les hommes et de les soumettre totalement pour faire régner la sécurité, les aventures policières reposent sur la figure d’un détective, au sens le plus large : enquêteur privé ou commissaire, médecin légiste ou même simple particulier – une vieille fille un peu agaçante mais tellement finaude fera l’affaire. Le détective n’a pas l’étendue des pouvoirs du Léviathan mais il en possède un plus précieux encore, celui de dévoiler la vérité. Il est un héros car il offre au lecteur ce que la réalité lui refuse souvent, l’éclaircissement d’un mystère, des raisons cohérentes à des actes aussi cruels que gratuits en apparence. Peu importe, à la limite, que le coupable soit puni du moment que l’affaire est élucidée. Le roman policier repose donc sur l’équilibre entre crime commis dans l’ombre et lumière faite. Le premier est fondé sur le réalisme tel qu’il vient d’être défini, la seconde relève de l’idéalisme, d’un monde parfait auquel chacun aspire tout en sachant qu’il est impossible à atteindre.
            Ainsi le genre policier exige-t-il que l’homme soit un loup pour l’homme, ou du moins que nous le croyons, pour exister. Et nous recourons au roman policier pour nous en consoler. N’est-ce pas en cela que nous sommes tous des loups, à nous repaître du sang versé pourvu que ce ne soit pas le nôtre ? Effusion toute romanesque, certes. Mais nous l’acceptons bien volontiers pourvu qu’elle donne lieu à une enquête captivante, pourvu surtout qu’elle entretienne en nous l’idéal de la vérité.
           
Le Garn, août 2013.