Marie-Pierre Fiorentino

jeudi 15 août 2013

Une journée sceptique.


1
            Les notices explicatives du zoo de Servion annoncent une espérance de vie des animaux meilleure en captivité. Métaphore facile avec l’homme : préférer la liberté ou la longévité ? Deux façons d’apprécier l’existence. Mais dans quel but ? Choisir son existence ? Les choix ne sont-ils pas le plus souvent des leurres, fruits de l’illusion et non de la décision ? Alors faut-il envier l’animal qui n’a pas la question à se poser puisque sa situation est de fait ? Et faut-il envier en général ce qui n’a pas la capacité de s’interroger ?

2
            Dans la cathédrale de Lausanne, une plaque célèbre la liberté conquise et l’unité du peuple vaudois. Je suis désorientée par cette déclaration politique apposée dans un lieu de culte. J’y vois une antinomie insurmontable. Parce que je suis imprégnée de la tradition républicaine, laïque, française ou parce que je suis bornée, intolérante?
            Ma perplexité croît encore devant un triptyque de vitraux illustrant en quatre parties chacun les sciences, l’histoire et la morale. Car si l’humanité érigée en qualité et délogeant des vertus traditionnellement plus en odeur de sainteté correspond à mon idée d’une conduite bonne, l’histoire, dans sa déclinaison, est réduite à l’histoire religieuse, chapeautée par le royaume de Dieu. La philosophie est au même rang que ce dernier, dominant les sciences. L’agréable surprise de cette place le dispute en moi à la répugnance pour le parallèle. L’ordre que je lis sur ces vitraux dérange mes catégories et je me méfie spontanément d’un ensemble dont certaines parties me conviennent pourtant. Est-ce par raison ou par préjugés ? Mais les certitudes acquises patiemment à la lecture des grands auteurs et à l’observation de l’histoire peuvent-elles constituer des préjugés ? La question en est sans doute déjà un : qu’est-ce qu’un grand auteur ? Que peut-on savoir du passé ?
            Ou alors il me faut encore beaucoup progresser dans ma compréhension des mots liberté et philosophie pour les reconnaître dans ce que je pense leur être étranger.

3
            Est-il dû à de l’anthropomorphisme, mon pincement au coeur quand j’ai lu du désarroi dans le regard de Capucine ? Ainsi ai-je surnommé ce petit singe de l’espèce des capucins à front blanc qui ne m’a pas fait rire. J’ignore tout de Capucine mais je suis pas parvenue à me sentir étrangère à elle. Il y a moins de cents ans encore, on exhibait comme elle nos frères humains venus d’outremer.
            Dois-je souhaiter à Capucine d’être née ici pour ne rien regretter des parfums de l’Amazonie ou un souvenir enivrant de la canopée vaut-il le chagrin du paradis perdu ? Si tu parlais, Capucine, peut-être me dirais-tu que la forêt vierge n’est un paradis que pour des intellectuels occidentaux en mal de “ nature. ” Quand il s’agit d’y survivre, aucun monde n’est un paradis. Pourtant n’est-ce pas l’enfer, Capucine, ce vivarium qui n’a d’issue que quelques mètres carrés de bois suisse ?
            Capucine ne peut pas répondre et je suppose qu’il n’y pas d’enfer si le paradis n’existe pas. Elle s’épouille avec sérieux, les yeux sur la vitre. Me voit-elle ? Et si comme Diogène elle cherchait un homme.

Lausanne, août 2013.