Marie-Pierre Fiorentino

lundi 30 juillet 2012

A qui sont destinés les récits d’enfance ?

A Véro

La marche de Mina débute en conte de fées, tristement. Papa mort, maman, pour améliorer ses revenus, doit laisser sa fille unique Tomoko chez sa sœur. Commence pour cette narratrice d’une douzaine d’années un séjour enchanté dans une maison de style occidental à laquelle aucun confort ne manque, pas même une « salle de bains de lumière ». Et s’il n’y a pas de licorne dans le parc, un hippopotame nain transporte chaque matin Mina, la jeune cousine, sur son dos à l’école ! Mina écrit des histoires sur des feuilles savamment pliées dans sa collection de boîtes d’allumettes dont les illustrations l’inspirent. Mais comment tant de poésie tient-elle sur des supports aussi insoupçonnables ?
L’ambiance est douceâtre et la sensation étrange d’être plongé dans l'univers du Fressy et des Bolo dont on ne peut ressentir, en lisant le nom, le goût dans la bouche comme pour une friandise que l'on a expérimentée. Qu’importe, nos papilles se souviennent des sucreries qui les ont tant réconfortées. Peut-être le Fressy est-il à l’auteur ce que la madeleine fut à Proust, ou alors pas du tout, une invention pour justifier la fortune familiale bâtie sur la production de Fressy. Peu de personnages et d’action mais du Fressy par caisses entières car toute la famille en boit. Sauf la mère de Mina, alcoolique délaissée par son fringant époux et traqueuse obsessionnelle de coquilles imprimées.
Puis – mais comment ? y eut-il un chapitre décisif ?– ma lecture est devenue un peu haletante bien que rien, au sens habituel d’une intrigue romanesque, ne se passe. J’étais pourtant impatiente et inquiète, pressentant un malheur. Or, il ne se produit que la vie. Les plus âgés finissent par mourir, l’étrange animal de compagnie le premier. Le décor réintègre la réalité et Tomoko son domicile. Les promesses de se revoir très vite et très souvent ne sont pas tenues. Ce n’est que la vie qui me fait fredonner « mais la vie sépare, ceux qui s’aiment, tout doucement, sans faire de bruit… ». Ce n’est pas entièrement vrai. Les deux cousines devenues adultes correspondent régulièrement ; surtout, chacune est devenue ce à quoi cette année partagée l’avait préparée.
Je craignais de m’être égarée dans un livre pour enfants et je le termine, émue aux larmes. C’est sûrement parce que l’adultère n’est pas une affaire d’enfant que la curiosité de Tomoko a ramené l’infidèle au foyer. Quant à grand-mère Rosa, juive exilée d’Allemagne par son mariage et qui s’est trouvée une jumelle de coeur en la personne de Madame Yoneda, la gouvernante, elle évoque avec simplicité le génocide devant Tomoko.
Mais du haut de mes quarante six ans, j’ai pensé que grand mère Rosa était rescapée d’un concours de circonstances historiques ; coréenne ou chinoise pendant la guerre, que serait-il advenu d’elle ? Vus du Japon, les bourreaux sont nazis puis palestiniens – la famille suit à la télé les Jeux Olympiques de Munich. Il y en eut pourtant de Japonais. Les bourreaux sont partout. Le livre le tait car les enfants ont besoin de croire qu’il est des cachettes inviolables où les méchants ne les trouveront jamais. Les adultes aussi, parfois. Alors les livres d’enfance leur sont peut-être particulièrement destinés.


Yoko OGAWA, La marche de Mina, 2006 ( traduction française : Actes sud, 2008 ).

Le Garn, mai-juillet 2012