L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

dimanche 29 avril 2012

Descartes ou comment la philosophie vient au philosophe ( à moins que ce ne soit l’inverse ).

Comment devient-on philosophe ? J’ai lu la biographie de Descartes sans percer le mystère. Ce n’est pas défaillance de l’historienne. Mais alors quoi ? J’ai pourtant la passion des biographies d’écrivains, non pas en dépit du fait que je n’y trouve pas la réponse à ma question mais peut-être à cause de lui.
J’ai cru stupidement, à une époque, que la publication du premier ouvrage consacrait l’auteur. Si je n’en étais pas déjà revenue, l’histoire de Descartes m’en convaincrait. Il traîne en effet à publier, au point que ses premiers ouvrages restent inédits sa vie durant. Les règles pour la direction de l’esprit et le Monde n’étaient-ils donc à ses yeux que les brouillons d’une œuvre qui avait besoin de mûrir dans le Discours de la méthode ? La biographe évoque plutôt un Descartes rendu très anxieux par le procès Galilée et soucieux de ne jamais contrarier l’Église. Descartes aurait été plus lâche et complaisant que perfectionniste. La biographe n’est pas hagiographe. Il y a eu, pour l’onction, Baillet qu’elle cite régulièrement, en le suivant ou le contredisant. Elle s’en tient quant à elle à l’homme « réel », un homme qui a vécu à une époque ( mais cela n’a guère changé ) où c’est l’enseignement universitaire qui fait le philosophe. Or, la philosophie de Descartes y sera, jusqu’à la mort de son créateur, personna non grata. Descartes a souffert de ce refus de reconnaissance comme du refus de ses thèses tout court. Ça n’a pas arrangé son caractère.
Mais l’homme « réel » peut-il être « philosophe » ? N’y a-t-il pas sous cet attribut tant de clichés mais aussi d’attentes qu’en définitive, l’homme et le philosophe ne pourraient pas coïncider ? Ce Français installé aux Pays-Bas et même ce Poitevin, comme le précise Beeckman, le premier à deviner chez son jeune ami un savant en puissance, ce Descartes, donc, vivant la plupart du temps seul – il a perdu sa fille unique en bas âge – déménageant sans cesse et tout pétri de sciences devait être appelé « philosophe » par les Néerlandais, comme on traite quelqu’un d’original. « Original » peut aussi vouloir dire pour nous, a posteriori, à l’origine de la pensée moderne.
Mais voilà, a posteriori. La question est alors moins « comment devient-on philosophe » que « quand » comme le suggère la construction du récit. Entre des chapitres chronologiques s’intercalent des chapitres « bilans » qui s’interrogent : est-il, maintenant, le philosophe Descartes que nous nous représentons ? Car le père du rationalisme moderne a fondé son projet de vie consacrée à la science sur trois songes, il se serait intéressé à une secte ésotérique, la Fraternité des Rose-Croix et aurait été libertin, voire espion à la solde des Jésuites. Alors la vie de Descartes, « la Fable de la raison » comme le suggère le sous-titre ? Nietzsche parlait déjà de fable à propos du rationalisme et de la recherche d’une vérité absolue.
Dans le prolongement post mortem de la biographie, une autre piste apparaît : Descartes devient le philosophe de ses lecteurs, de plus en plus nombreux au fil du temps, puis le philosophe d’une nation et même d’une culture. Descartes était un homme ; il devient un adjectif, « cartésien ». Le comble est que Descartes ne l’était peut-être pas au sens où nous l’entendons.


Françoise HILDESHEIMER, Monsieur Descartes ou la Fable de la Raison, grandes biographies Flammarion, 2010.

Le Garn, janvier-avril 2012