Marie-Pierre Fiorentino

jeudi 5 janvier 2012

Relire

A mes trente ans de lecture de Colette.

Rien ne me renseigne mieux sur l’évolution de ma personnalité que la relecture d’un livre. Je re-lis dans le sens où le miroir ré-fléchit, c’est-à-dire renvoie son image pour la faire découvrir à celui qui se regarde. Mais ici, l’œuvre est un médiateur entre ma conscience actuelle et ma conscience passée. Sa re-lecture est un re-tour sur le sujet que j’étais à la lecture précédente. Ce retour éclaire le chemin parcouru et me renseigne sur qui je suis devenue.
La relecture est donc prise de conscience car elle me fait m’apercevoir telle que je m’ignorais jusque là. Elle est aussi un jeu de mémoire. Si je relis, n’est-ce pas que je désire éprouver de nouveau l’émotion, le plaisir déjà rencontrés ? Mais en relisant, je me dis parfois que je perds la mémoire. Comment avais-je pu oublier tel passage, pourtant crucial ? L’avais-je pourtant oublié ou en réalité pas perçu, comme s’il avait été imprimé avec une encre invisible ? Je m’aperçois de ce qui m’avait d’abord échappé et suis surprise, par contraste, de la capacité de ma conscience à ne s’en être alors pas aperçu. Était-elle, comme les yeux des chevaux, limitée par quelque œillère ? Oui, par celles de mon intérêt, de mes goûts, de mes aspirations du moment. M’échappe toujours dans le texte ce qui est trop étranger à ma vie actuelle alors que ce qui me préoccupe m’apparaît dans toute son acuité.
La relecture est ainsi une double révélation : de celle que j’étais quand j’ai lu, de celle que je suis aujourd’hui. Se crée alors une intimité entre moi et une œuvre, et au-delà son auteur, intimité dont je devine qu’elle pourrait être plus profonde, plus parfaite, justement parce que sachant qu’une partie a échappé autrefois à ma conscience, une autre reste encore dissimulée, qui me sera divulguée quand ma personnalité sera prête.
Je relirai donc certains auteurs, de la même façon que je re-verrai certains films.

Le Garn, décembre 2011