L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

mardi 6 décembre 2011

Les pieds dans le plat du féminisme ou mes premières lectures de Gary.

Encore au stade de la découverte de Romain Gary, de l’œuvre comme de l’homme, j’ai ouïe dire que ce séducteur cultivé, galant comme le sont particulièrement ceux qui ont d’abord idéalisé la France avant d’y vivre, s’offusquait des revendications égalitaires des femmes. Pourtant, peu de romanciers ont fait du viol un thème à part entière sans pour autant tomber dans le prétexte narratif complaisant.
Zosia dans Education européenne et Minna dans Les racines du ciel ont été violées au sortir de l’enfance. Toutes deux sont des victimes de la guerre. Car sous l’uniforme de la Wermacht ou de l’Armée Rouge, les soldats violent. Pour assouvir leurs besoins, pour humilier le vaincu, parce que c’est la guerre. Combien de romans ou de films le disent sans concession ni sans voyeurisme ?
Combien le disent aussi sans réduire la femme à son corps violé ? Car Zosia la Polonaise comme Minna l’Allemande prennent leur destin en main. Aucune des deux n’oublie, ce qui empêche que le crime soit minimisé, mais chacune se reconstruit, ce qui empêche les criminels de triompher. La première entre dans la résistance ; elle connaîtra l’amour et la maternité. La seconde aussi a connu l’amour avant de partir pour l’Afrique puis de s’engager pour la cause des éléphants. Zosia a dû se prostituer pour survivre, Minna y consent de temps à autres pour avoir la paix. Acheter le corps sous prétexte qu’il n’a plus d’autre valeur que marchande puisqu’il a été violenté est une autre faute dans laquelle certains hommes se vautrent.
Et Gary de mettre en évidence le regard trouble de tous les hommes sur ces femmes que d’autres ont abusées ; même les plus bienveillants hésitent sur le comportement à tenir. Quant aux plus abjects d’entre eux, alors qu’ils connaissent leur passé, ils perpètrent sur elles le même crime, les réduisant à de la chair à disposition de leurs pulsions. Sans même l’alibi de la guerre, ils se révèlent cruels, dénués de moralité autant que de pitié. Ainsi s’ébauche, dans les quelques pages poignantes de la nouvelle Les habitants de la Terre, la personnalité du camionneur au visage anonyme, symbole du salaud par excellence.
Mais comment qualifier l’homme qui refuse publiquement, par l’écriture, d’être du côté des salauds et de se taire alors qu’il sait ? Celui qui crée dans ses livres des Zosia, des Minna et d'autres encore pour leur reconnaître une place dans l’Histoire ?
Je mesure le ridicule qui s’attacherait à étiqueter Gary « auteur féministe. ». Lui-même se serait probablement insurgé du qualificatif. Mais n’est-ce pas parce que cet adjectif, «féministe», possède un sens trop étroit et qu’il n’est qu’une étiquette mal lisible ?

Le Garn, novembre 2011.