L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

dimanche 15 mai 2011

Des travers des autres érigés en excuses.

1

Une leçon sur le stoïcisme de Sénèque ( 4-65 ) place toujours l'enseignant dans une position délicate. Car la question finit par arriver : « A-t-il vécu comme il le conseille ? » Par exemple a-t-il fui le luxe, « ce fléau des terres et des mers » ( Lettres à Lucilius, XCV ) ? Paul Veyne relativise cette rigueur : « Les conseils de Sénèque à Sérénus supposent un monde où l'on progresse en sagesse philosophique lorsqu'on se résout à dîner dans de l'argenterie toute simple, plutôt que dans des vases ciselés qu'ont signés des artistes illustres. » ( De la médication interminable dans De la tranquillité de l'âme, Rivages 1988 )

Rires francs ou sourires ironiques fusent. Le stoïcisme, et plus généralement la sagesse, cet autre nom de la philosophie, ne seraient-ils que farce ? Ou tartufferie, cette farce qui peut tourner au drame ?

Car la vie de Sénèque est au premier abord un démenti de sa philosophie.
Richissime, célébrissime, au plus proche du pouvoir : cette existence superlative est le contraire de l'apathie qu'il prône. Alors non, il n'a pas vécu comme il le conseille.

Du moins est-il mort stoïquement, sans plainte devant l'implacable demande de l'empereur Néron exigeant son suicide. Mourir en philosophe, n'est-ce pas déjà ça ? Socrate l'avait bien compris, qui refusa de s'évader de prison bien qu'il ait été injustement condamné à mort ; désobéir aux lois quand on a tant vanté la justice comme vertu ruinerait une vie d'enseignement. Mais toute la vie de Socrate, grâce à son « hagiographe » Platon, s'accorde avec ses paroles. C'est ainsi que le penseur grec est devenu le modèle occidental du philosophe quand le romain éveille une certaine suspicion ( pas chez les Chrétiens cependant... )

2

« A-t-il vécu comme il le conseille ? » La question a aussi l'intonation de la joie mauvaise du contradicteur n'ayant qu'à emprunter à l'adversaire ses propres armes pour les retourner contre lui. Elle est déjà un jugement moral, par mimétisme ; elle s'adapte au ton que prend souvent Sénèque ­ et les autres. Ce ton sentencieux est presque un châtiment. C'est aussi un piège que se tend à lui-même le philosophe. Car ce que nous entendons au fond de toute recommandation, c'est un début de reproche et celui qui l'adresse a tout intérêt à ne pas lui prêter le flanc.
Mais en définitive, la question nous renvoie à notre propre contradiction.
Nous attendons du philosophe qu'il nous montre un autre chemin dont la difficulté nous élèvera. Mais que lui même peine à le parcourir, alors nous voilà dispensés de nous mettre en route. Quel soulagement ! Si même lui, le beau parleur, n'en est pas capable ! Nous guettons le faux pas du philosophe, et des autres en général, pour excuser nos propres travers.


3
Alors nous rions de celui que nous prenons pour un guide comme si la philosophie était une randonnée de groupe au lieu de cette solitude libératrice.
Mais si le vainqueur du chemin le plus escarpé n'était en réalité qu'une brute, ne deviendrait-il pas le plus ennuyeux des moralistes ?
Et s'il était réellement philosophe, ce triomphateur solitaire résisterait-il à l'orgueil, c¹est-à-dire à la tentation d'être encore incompris ?


( Le Garn, le 15 mai 2011 )