L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

mercredi 28 juillet 2021

Quand les couleurs sont ( presque ) seules à vibrer… Impressions sur l’exposition « Jeff Koons MUCEM » *.

 À Élisabeth 

N’en déplaise à ses détracteurs, les œuvres de Jeff Koons ne sont pas « n’importe quoi ». J’ai admiré, sur les représentations en inox d’objets gonflables, le réalisme des plis qui les rend indiscernables du modèle. C’est précisément ce réalisme que vise l’accusation fourre-tout « c’est n’importe quoi », oublieuse que l’artiste est d’abord un artisan, celui qui façonne de ses mains, et que l’on doit mettre à son crédit son habileté. Hors norme, celle-ci fait déjà de lui un artiste.

Le readymade relèverait plus, en ce sens, du non-art ( le fameux « n’importe quoi » ). N’empêche que c’est par New Hoover Convertible, New Shelton Wet/Dry 10 Gallon Doubledecker ( 1981 ), deux aspirateurs sous plexiglass, que Koons a choisi d’accueillir les spectateurs à l’exposition qu’il a lui-même orchestrée, comme un écho à l’origine de l’art dont il se réclame. En 1917 en effet, Fountain du français Marcel Duchamp devient, de canular potache, le symbole d’un rapport nouveau de l’artiste avec la création et le readymade le porte-étendard de l’art qu’on appellera dorénavant contemporain. Cet objet signé du pseudonyme R. Mutt par Duchamp est communément appelé par le public « l’urinoir », comme pour le ramener à sa nature véritable, un objet industriel de série en céramique grossière, et à sa fonction, bref, pour l’exclure de l’art.

Au passage, on se demande si Duchamp n’avait pas déjà épuisé les champs du possible, non pas dans la technique mais dans la création de modes artistiques radicalement nouveaux. Ainsi Bourgeois Bust – Jeff and Ilona ( 1991 ), buste d’amoureux en marbre qui se veut le détournement de tous les bustes classiques de ce type, n’est-il peut-être que la version édulcorée de la photo de La Joconde devenue L.H.O.O.Q. chez l’artiste français en 1919.

 

Edulcorées, aseptisées : ces œuvres sont furieusement américaines dans leur exhibitionnisme prude, leur clinquant indécent où s’impose la surface pour faire disparaître dans l’ultra brillance toute chair et, de fait, toute âme. Mais non pas toute idée, au contraire. Le concept est partout. Et c’est en lisant les notices que l’œil – mais alors est-ce encore lui ? – mesure tout l’intérêt de ces créations qui s’inscrivent dans l’inépuisable créativité de l’humanité.

En fouillant à volonté dans les réserves du MUCEM, Koons a su créer des liens bien plus personnels et donc vivants que ses productions. D’anciens animaux de manège en bois apparaissent comme les ancêtres de ses créatures gonflées ; Hobster ( 2007-2012 ), son homard acrobate, est l’héritier impertinent des gens du cirque tandis que Hanging Heart ( Red/Gold ) ( 1994-2006 ), cœur géant suspendu, surplombe d’autres représentations plus discrètes de ce symbole universel sans les détrôner.

Pichets, bijoux, épis de faîtage et autres coiffes… Koons est artiste dans l’art de révéler l’âme d’objets qui semblaient l’avoir perdue, insignifiants pour tout autre que leurs propriétaires. Ceux-là sont capables de nous émouvoir quand les œuvres du plasticien nous intéressent simplement – ce qui n’est déjà pas si mal.

 

Finalement, « c’est n’importe quoi » exprime notre frustration de spectateurs qui attendent de l’œuvre un bouleversement sensible, un choc émotionnel. Je me souviens au Carré d’Art à Nîmes d’une installation d’animaux en peluche : avec les codes de l’art contemporain, Annette Messager m’avait émue aux larmes.

Si Koons ne nous émeut pas, du moins nous dit-il quelque chose ? Sommes-nous condamnés, comme Bluebird Planter ( 2010-1016 ), gigantesque oiseau clôturant l’exposition et dont le dos est une jardinière de plantes vivantes, à la réduction superficielle de ce qui palpite en nous et nous anime ? Qui alors nous réduirait ? Le monde contemporain que Koons exprime dans ses œuvres ou Koons lui-même en nous offrant, dans celles-ci, guère plus que ce monde ? Koons serait-il un artiste refusant de sortir de l’enfance sans proposer un autre monde que celui qu’il fuit ?

Un dauphin, quoique si semblable dans son acier luisant à ses autres animaux inspirés par la nature ou par l’industrie, aurait pu un instant me faire rêver d’évasion, flottant sur l’arrière-plan de la Méditerranée derrière la baie vitrée. À moins que ce ne soit le panorama qui l’ait magnifié. Koons est artiste dans la mise en scène.

 

Alors non, ces œuvres ne sont pas n’importe quoi. Mais pourvu qu’elles ne soient pas notre avenir.

* L’exposition « Jeff Koons MUCEM » se tient du 19 mai au 28 octobre 2021 à Marseille.

 

Marseille-Le Garn, 25-28 juillet 2021.