À Serge et Denis.
Rousseau l’affirme et j’avais en tête cette
étonnante condamnation devant les collections de chaussures, parfois
millénaires, exposées dans les anciennes cellules de religieuses reconverties
en vitrines par le Musée de la chaussure.
Le philosophe avait dû en observer, petit
enfant, aux pieds de clients de son père horloger puis, adolescent, de son
maître d’apprentissage graveur. Peut-être même apprit-il les hiérarchies
sociales à travers les variétés de cet accessoire. Les gens du peuple étaient à
la botte de ceux qui en portaient, tels des valets de pied pour enfiler et retirer
aux nobles les leurs, lourdes de cuir et de pouvoir. Car c’est vrai, talons,
empeignes, semelles jouent aussi à la lutte des classes, que Rousseau avant
Marx appelait « l’inégalité parmi les hommes ».
« Les hommes » et les femmes.
Car la domination qui s’exerce sur elles s’étend jusqu’au bout de leurs pieds, de
l’insoutenable broyage de leurs os et de leurs chairs dans de minuscules
carcans, en Chine, pour les empêcher de quitter la maison, aux avortons
d’échasses fragiles et précieux de tous les temps, y compris le nôtre ;
pour les empêcher de quoi ?
« À moins qu’il n’eût mal aux
pieds » concède Rousseau à ce premier porteur de sabots, érigés en ancêtres
des chaussures. Sous des prétextes esthétiques, les chaussures pour femmes –la
sexualisation descendant du bas-ventre aux pieds en dit long - sont conçues
pour leur faire, matériellement ou symboliquement, du mal.
Malgré ces réserves, j’admire l’esprit dont
toutes émanent. En excluant de son anathème les raisons médicales de se
chausser, Rousseau reconnaît implicitement le propre de l’esprit humain, s’adapter,
via l’intelligence et l’habileté manuelle, en répondant à un besoin par une
invention technique. Recherche et ingéniosité : l’histoire de la chaussure
est celle de la maîtrise de matériaux, de gestes, de codes sociaux, bref de la civilisation.
S’il serait stupide de penser que les rares peuples qui s’en sont passés n’avaient
pas de civilisation, il l’est tout autant de ramener à une faute le fruit de la
créativité et du travail.
L’esprit, c’est aussi le goût pour le
beau faisant surgir l’art de l’artisanat et, chez les croyants, l’élan vers le
sacré ; un évêque, un pape, n’officient qu’en sandales sacerdotales.
Derrière chaque modèle se devine l’infinie palette de convoitise, d’admiration
et d’amour faite de cuirs, de soies, de bois et même de métaux mis aux pieds de
l’humanité.
L’émotion, enfin, de tout parent – sauf
Rousseau ? -, de tout visiteur découvrant une chaussure d’enfant est
ineffable. Ces miniatures semblent d’autant plus luxueuses qu’elles sont peu de
temps portées par leurs petits propriétaires.
Mais le luxe, voilà l’ennemi de
Rousseau. La faute du premier porteur de sabots (« à moins qu’il n’eût mal
aux pieds », je ne m’en lasse pas) est d’avoir créé des désirs devenus
besoins car qui envisage, aujourd’hui, de vivre pieds nus ? Les chaussures sont autant objets de nécessité
que de luxe, comme le rappellent la salle d’accueil et les dernières vitrines
du musée où défilent les grands noms de la maroquinerie française.
Je ne suis décidément pas rousseauiste.
En matière de chaussures, pourtant, mon luxe consiste à ne pas enfiler ces entraves
à aiguilles censées exalter ma « féminité » ; être perchée ne
fait pas forcément prendre de la hauteur sur le monde ou alors au sens
péjoratif. Je préfère limiter les risques de chutes par vanité de corps, par
vanité d’esprit.
Le Garn, 28
juillet- 15 août 2026.

