L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell, Arendt...
Marie-Pierre Fiorentino

samedi 15 août 2026

Le premier homme qui porta des sabots était-il vraiment punissable ?


 Photo prise au musée de la chaussure à Romans-sur-Isère, Drôme, France.


À Serge et Denis.


         Rousseau l’affirme et j’avais en tête cette étonnante condamnation devant les collections de chaussures, parfois millénaires, exposées dans les anciennes cellules de religieuses reconverties en vitrines par le Musée de la chaussure.

         Le philosophe avait dû en observer, petit enfant, aux pieds de clients de son père horloger puis, adolescent, de son maître d’apprentissage graveur. Peut-être même apprit-il les hiérarchies sociales à travers les variétés de cet accessoire. Les gens du peuple étaient à la botte de ceux qui en portaient, tels des valets de pied pour enfiler et retirer aux nobles les leurs, lourdes de cuir et de pouvoir. Car c’est vrai, talons, empeignes, semelles jouent aussi à la lutte des classes, que Rousseau avant Marx appelait « l’inégalité parmi les hommes ».

         « Les hommes » et les femmes. Car la domination qui s’exerce sur elles s’étend jusqu’au bout de leurs pieds, de l’insoutenable broyage de leurs os et de leurs chairs dans de minuscules carcans, en Chine, pour les empêcher de quitter la maison, aux avortons d’échasses fragiles et précieux de tous les temps, y compris le nôtre ; pour les empêcher de quoi ?

         « À moins qu’il n’eût mal aux pieds » concède Rousseau à ce premier porteur de sabots, érigés en ancêtres des chaussures. Sous des prétextes esthétiques, les chaussures pour femmes –la sexualisation descendant du bas-ventre aux pieds en dit long - sont conçues pour leur faire, matériellement ou symboliquement, du mal.

 

         Malgré ces réserves, j’admire l’esprit dont toutes émanent. En excluant de son anathème les raisons médicales de se chausser, Rousseau reconnaît implicitement le propre de l’esprit humain, s’adapter, via l’intelligence et l’habileté manuelle, en répondant à un besoin par une invention technique. Recherche et ingéniosité : l’histoire de la chaussure est celle de la maîtrise de matériaux, de gestes, de codes sociaux, bref de la civilisation. S’il serait stupide de penser que les rares peuples qui s’en sont passés n’avaient pas de civilisation, il l’est tout autant de ramener à une faute le fruit de la créativité et du travail.

         L’esprit, c’est aussi le goût pour le beau faisant surgir l’art de l’artisanat et, chez les croyants, l’élan vers le sacré ; un évêque, un pape, n’officient qu’en sandales sacerdotales. Derrière chaque modèle se devine l’infinie palette de convoitise, d’admiration et d’amour faite de cuirs, de soies, de bois et même de métaux mis aux pieds de l’humanité.

         L’émotion, enfin, de tout parent – sauf Rousseau ? -, de tout visiteur découvrant une chaussure d’enfant est ineffable. Ces miniatures semblent d’autant plus luxueuses qu’elles sont peu de temps portées par leurs petits propriétaires.

 

         Mais le luxe, voilà l’ennemi de Rousseau. La faute du premier porteur de sabots (« à moins qu’il n’eût mal aux pieds », je ne m’en lasse pas) est d’avoir créé des désirs devenus besoins car qui envisage, aujourd’hui, de vivre pieds nus ?  Les chaussures sont autant objets de nécessité que de luxe, comme le rappellent la salle d’accueil et les dernières vitrines du musée où défilent les grands noms de la maroquinerie française.

         Je ne suis décidément pas rousseauiste. En matière de chaussures, pourtant, mon luxe consiste à ne pas enfiler ces entraves à aiguilles censées exalter ma « féminité » ; être perchée ne fait pas forcément prendre de la hauteur sur le monde ou alors au sens péjoratif. Je préfère limiter les risques de chutes par vanité de corps, par vanité d’esprit.

 

Le Garn, 28 juillet- 15 août 2026.