Marie-Pierre Fiorentino

vendredi 26 août 2016

Si près, si loin.

Paradoxes de la foi.

Alexandre :
« Je bâtirai un empire qui sera ma gloire. »

Le premier moine :
« Dans ce lieu désert d’hommes et de traces d’hommes, entre les escarpements, contre les sapins, les hêtres, les mélèzes et avec eux, bercé par le chant des torrents et pressé par le hurlement des loups, je  bâtirai, mon Dieu, une église, un domaine, un royaume pour ta gloire dans le secret des montagnes. »
Transport vers l’idéal, désir de le concrétiser.
Construire d’autant plus grand que l’on est minuscule, d’autant plus solide que l’on est fragile, pour l’éternité quand la mort s’annonce déjà.
La foi comme inspiration, Dieu dans le rôle de la muse.
La foi au service de la création.

D’autres, plus tard :
« Ce royaume que nous avons constitué avec la grâce de Dieu fait de nous des dieux sur terre puisqu’il nous donne le pouvoir de légiférer, de laisser vivre ou de tuer. Gloire à Dieu par la guerre sainte.  »
La foi au service de la destruction.

Qui, « nous » ? Tu oublies que tu n’es qu’héritier. Comment peux-tu ne pas reconnaître la passion créatrice de tes ascendants !

Peut-être alors faudrait-il ne rien laisser en héritage pour que le désir de créer domine celui de détruire, ce qui reviendrait à anéantir sa propre œuvre.

Pièges assassins que la foi a forgés.


La Grande Chartreuse, 11 août 2016.



Où est le  Rhône  ?

Le Rhône s’est jeté dans le Léman pour en ressortir, purifié de ses sédiments, élargi, fortifié. Mystère apparent de l’eau traversant de l’eau.
Mais le Rhône – ou  tout autre fleuve – existe-t-il ?
Est-il cette eau que je vois à présent ? Elle coule et ce n’est déjà plus elle que j’ai sous les yeux. Pour concrets que soient l’eau et le lit du fleuve, ce que je nomme Rhône n’a pas de réalité stable. Ce n’est que l’état passager d’un fluide. L’eau dans le Rhône n’est pas le Rhône pas plus que le sable dans le sablier n’est le temps.
Combien pourtant est rassurante la perception figée de cette entité désignée par la géographie, le fleuve. Le voir, l’entendre, éprouver sa puissance, admirer sa majesté, redouter ses crues me feraient presque oublier que cette eau que je regarde passer court inexorablement vers la mer. Ni ralentissement, ni arrêt, ni retour ne sont possibles. Le Rhône, ou plutôt l’eau que j’appelle ainsi, comme si cette manière de personnification rassurait mon besoin de stabilité, se perdra et repartira, par évaporation, dans le cycle de l’eau.
Ma raison le sait.
Le contraire ferait de moi une bête.
Ou l’égal de dieux ignorants le temps.

Entre Évian et Bouveret, le 15 août 2016.


Le Léman.


Un beau paysage ne rend pas poète.
Il donne l’audace de jouer à l’être
et la lucidité de s’en moquer.


Deux rives...
La nuit scintillement,
Le jour miroitement.

Une eau...
Un même étalement,
Voiliers et goélands.

Léman...
Couple vierge d’amants
Aux reflets palpitants.

Entre Évian et Lausanne, 17 août 2016.