Marie-Pierre Fiorentino

dimanche 20 janvier 2013

De la surenchère morale ou comment naît parfois le fanatisme.




             Les menus arrangements avec sa conscience que sont les compromis moraux de type jésuitique sont d’autant plus écoeurants qu’ils sont pratiqués et excusés par des moralisateurs. C’est pourquoi la lecture des Provinciales de Pascal est au premier abord réjouissante. Oui, « la vraie morale se moque de la morale ». Et on se sent complice du philosophe, empli comme lui d’une juste indignation devant les hypocrites et autres tartuffes à la solde du religieux qui s’est fait politique. On jubile de lire dénoncée la direction mal menée des consciences faibles ou complaisantes et on aspire à devenir meilleur, c’est-à-dire à traquer en soi-même celui que le confesseur jésuite, moins pointilleux, laissait en paix.
            « En soi-même » et non chez autrui. Les lecteurs perspicaces se garderont donc du vertige de devenir meilleurs par comparaison à leurs semblables. Le devenir par rapport à ce qu’on était auparavant est une épreuve plus décisive et sauvegarde d’un orgueil mal placé – car l’orgueil ne l’est pas toujours.
            Mais quand il l’est, armé de la sottise et de l’ignorance, il conduit à s’autoproclamer réformateur des autres. La morale ou Dieu ou les deux l’exigeraient. Ces réformistes tombent alors dans le précipice appellé « pureté », précipice déjà bien plein tant à chaque époque la réaction au prétendu relâchement moral est prétexte au pire. « Catholiques » mais aussi « cathares » se sont de leur temps emparés du même suffixe grec pour porter en étendard leur pureté, grâce à quoi les premiers, après s’être séparés des orthodoxes ( ceux qui suivaient la « droite doctrine », il ne fallait pas être en reste ) ont pu allègrement exterminer les seconds qui leur reprochaient leur impureté ( et un peu leurs prétentions sur leurs fiefs ). Historiquement, on finit toujours par être l’impur de quelqu’un.
            Qui qu’ils soient, ces pourfendeurs d’une soi-disant immoralité se laissent ennivrer par le mal, celui qu’ils imaginent en autrui et celui qu’ils commettent. Car pour remplacer une morale par une autre, ils commencent par détruire, humilier, blesser ou tuer. Ainsi naît le fanatisme, quand les enfants se font plus sévères que leurs parents, les élèves plus formels que leurs maîtres. Ces fanatiques-là refusent tout compromis parce que le compromis qui les a d’abord justement choqués devient un prétexte pour combler, par la destruction de ceux qui l’acceptent, l’absence de tout projet constructif.
            Sous cet angle, le jésuitisme décrié par Pascal apparaît comme un moindre mal. Sa tolérance pour les entorses à la règle est plus ridicule que révoltante ; elle est la petite porte de sortie à la taille d’un homme moyen. Peut-être que savoir se contenter de cette médiocrité a fini par tenir lieu aux pères jésuites de « sagesse » tant paraît sage, par recherche du moindre mal, tout ce qui fuit la plus grande souffrance.

P.S. Spinoza, Voltaire auraient-ils été assez pessimistes pour imaginer que le fanatisme serait encore une source d’inspiration pour qui regarde sa société en 2013 ?

Le Garn, janvier 2013.