Marie-Pierre Fiorentino

dimanche 25 novembre 2012

Réalité inspirante ou inspiration réalisée ?


           Au bout d’un bref trajet par la navette de bus - une ambiance aseptisée où l’on est totalement pris en charge - les portes de l’usine d’embouteillage d’eau minérale s’ouvrent. Car les usines de boisson se visitent, comme celle de l’oncle de Tomoko, l’héroïne du roman de Yoko Ogawa, La marche de Mina. Les enfants du groupe tentent de se faufiler entre des adultes qui oublient de leur laisser la place devant ; ils manquent le spectacle et s’agitent pendant que j’écoute en pointillés les explications de l’hôtesse, intriguée par un souvenir devenu presque un préjugé pour moi. Bergson n’écrit-il pas qu’au quotidien, acculés par la nécessité de vivre, nous devenons incapables de percevoir le monde réel tel qu’il est mais n’y sélectionnons, par habitude, que l’utile ? C’est ainsi qu’un voile finit par s’interposer entre nous et la réalité, voile que seul l’art est capable de lever pour nous faire redécouvrir celle-ci.
            Mais ferais-je la même visite sans un autre voile, celui de ce souvenir artistique ? Car je ne suis pas en train de découvrir mais guette des indices conservés par une mémoire non pas fictive ( je me souviens réellement ) mais mémoire d’une fiction. La perspective est renversée : je regarde sans sélectionner l’utile mais conditionnée par ma lecture récente. Dans ce couloir-promontoir à la vue plongeante sur les salles des machines, je vis, sans déception aucune, l’expérience qui va à l’encontre de ce que j’ai appris dans un livre de philosophie. Je ne conçois pas ce voile artistique comme un obstacle à vaincre. Il n’est pas l’ennemi de ma perception mais son guide bienveillant. La réalité mérite-t-elle toujours d’être regardée pour elle-même ? Cette impression de déjà vu m’intrigue sans me gêner.
            En effet, je les avais déjà vus, ces robots sophistiqués et autonomes, dans Wall. E, tous ces gentils descendants de Carl, l’ordinateur de bord meurtrier de L’Odyssée de l’espace de Kubrick. Des hommes travailleraient-ils mieux qu’eux dans ces salles automatisées qu’ils ont créées pour se libérer du travail ?
            Car la machine libère : c’est peint sur un mur aux Nations Unies, à Genève, dans l’ancien palais de la SDN. L’un des panneaux de la fresque du catalan José Maria Sert célèbre cette libération par le progrès technique, salut de l’humanité soulagée des tâches accablantes. La vision du peintre s’est matérialisée dans ces chaînes sur lesquelles des robots remplissent, ferment, étiquettent, emballent et transportent des bouteilles sous les yeux de quelques hommes qui ont l’air de s’ennuyer un peu. Leur restera-t-il, à eux, encore quelque chose à faire ? Oui, si c’est le progrès, il leur restera à le réinventer sans cesse. C’est la création. Mais que doit-elle à la réalité ?
            Je m’étais un peu égarée sur cette longue avenue qui monte, à la recherche de l’entrée du Palais des Nations Unies où j’espérais mettre mes pas dans ceux de Solal, le héros du roman d’Albert Cohen, Belle du Seigneur. Et je me suis heurtée à ce prénom en capitales, ARIANA, inscrit au fronton d’un somptueux bâtiment. Le palais Ariana s’aborde la tête levée vers le plafond étoilé du hall et j’ai revu Ariane dansant sous les étoiles. Cet écrin de colonnades en marbres ( il faut ici tout mettre au pluriel tant le moindre détail fut conçu dans la luxuriance ) abrite une collection fragile de porcelaines et de verres, attirants mais tellement vulnérables. Vulnérables à se briser comme Ariane, la femme follement désirée, follement protégée par Solal.
            Il fallait découvrir ce lieu pour que le rêve de remonter à la source d’un prénom se réalise. Et si je me trompe ? Sur ce point précis peut-être mais c’est bel et bien par l’art que j’ai mieux perçu la réalité.
             
Né entre Évian et Genève, août 2012, Le Garn novembre 2012.