L'auteur

Titulaire d'un Doctorat en philosophie et d'une maîtrise en histoire, l'auteur est restée fidèle à ses deux «initiateurs» en philosophie, Nietzsche et Kierkegaard, mais admire tout autant Spinoza, Russell...
Marie-Pierre Fiorentino

vendredi 29 avril 2011

LE SEIGNEUR DES ANNEAUX

( paru dans la revue électronique Cine-Studies, avril 2008 )


UNE TRILOGIE EN MARGE DE HOLLYWOOD.

Parmi les grands succès cinématographiques mondiaux de ces dernières décennies, trois trilogies se sont imposées : Star Wars ( épisodes IV, V et VI dans les années 80 puis récemment épisodes I, II et III ), et Le Seigneur des anneaux. Films d’action basés sur le thème universel de la lutte entre le bien et le mal, ils foisonnent d’effets spéciaux, en particulier pour animer des créatures toutes plus étranges les unes que les autres et chorégraphier des combats spectaculaires. Portés par une distribution mondiale, soutenus par une communication omniprésente, prolongés par une pléthore de produits dérivés, ces films pourraient illustrer à eux seuls l’expression « industrie du cinéma ». Et toute industrie implique une certaine standardisation de ses produits.

Or, si Star Wars s’inscrit sans déroger dans la lignée des films hollywoodiens car il obéit autant à des règles de production que de création, Le Seigneur des anneaux semble échapper en partie à cette standardisation. Celle-ci consiste en effet – que ce soit délibéré ou plus inconscient - à livrer une représentation du monde typiquement américaine. Car sans tomber dans le travers qui consisterait à déceler partout des allusions doctrinales ou de la propagande dissimulée, il serait aussi naïf de croire que, parce que ces films sont à grand spectacle, ils sont vides de sens. Films d’action mais aussi véritables récits, ils constituent à leur façon des légendes de notre époque comme les aventures des chevaliers de la table ronde nourrissaient l’imaginaire du Moyen-Âge. Ils sont riches de symboles et donc de significations car le cinéma hollywoodien répond à des exigences propres à la culture américaine, véritables codes moraux et politiques correspondant à une civilisation qui s’est bâtie sur des valeurs nées en Europe mais ayant évolué loin d’elle et parfois contre elle.

Ainsi, Le Seigneur des anneaux n’est pas une trilogie en marge de Hollywood simplement parce qu’elle a été financée par une firme néo-zélandaise ni parce qu’elle est tirée d’un roman anglais – Hollywood a l’habitude « d’américaniser » des histoires nées en Europe, il n’y a qu’à voir les films de Disney - mais parce qu’elle traite d’une façon peu américaine des thèmes récurrents du cinéma hollywoodien : le progrès, l’héroïsme, la liberté. Quelle est cette façon ? Et, par contraste, quel est le modèle type du film hollywoodien ?


QUEL SENS DONNER AU PROGRÈS OU DU PROGRÈS À L’HÉROÏSME.

Alors que Le Seigneur des anneaux est une œuvre fantastique, Star Wars appartient à la science fiction. Les personnages évoluent ici dans un monde de haute technologie supposé être un futur possible pour l’humanité alors que Le Seigneur des anneaux renvoie à un passé imaginaire. L’anneau, personnage à part entière en même temps qu’objet de toutes les convoitises, rattache l’intrigue aux grandes mythologies européennes. L’Histoire pèse alors en un double sens sur l’intrigue. D’une part, l’universitaire Tolkien met au service de son œuvre romanesque son érudition ; le cycle qu’il a créé ressuscite ou prolonge des mythes séculaires. Le Seigneur des anneaux mais aussi Bilbo le Hobbit (1937) s’inscrivent dans une démarche de transmission sans laquelle l’histoire n’existerait pas. Or, l’intrigue de la trilogie trahit le même souci de transmission à travers un élément symbolique : le livre de Bilbon. Comme l’anneau, élément éponyme, il passe des mains de Bilbon, qui y a consigné les aventures de sa jeunesse et en particulier comment il est entré en possession de l’anneau, aux mains de son neveu Frodon. Mais alors que l’anneau doit être détruit pour que survive le monde, le livre doit être conservé, complété, légué. Ainsi Sam en héritera-t-il et probablement ses enfants. Ce manuscrit est le livre d’histoire qui manquait à la Terre du Milieu. Car un monde sans mémoire est un monde voué au chaos. La voix off de Galadriel au début du premier épisode le rappelle : « Le monde a changé (… ) Beaucoup de ce qui existait jadis est perdu car aucun de ceux qui vivent aujourd’hui ne s’en souvient. » L’oubli est néfaste car il générateur de guerres. Mais la mémoire est douloureuse lorsque le passé est irrémédiablement perdu. Tolkien confiait dans une lettre à son fils que parmi deux sortes d’émotion, il en est une « qui m’émeut au plus haut point et que j’éprouve quelque difficulté à évoquer- la sensation déchirante du passé disparu. » Utilité de la mémoire, nostalgie, dans les deux cas, il s’agit de conserver du passé des traces.

Mais cette volonté de conservation est-elle conservatisme ? Oui si l’on se place du point de vue technique car d’inventions découlent des bouleversements de tous ordres. Véritable ode au « bon vieux temps », Le Seigneur des anneaux peut alors se regarder comme une condamnation sans appel de la modernité : le développement de la technique industrielle, c’est le mal. Le deuxième volet, Les deux tours, délivre sans ambages ce message passéiste. Le magicien Saroumane, désireux d’imposer un ordre industriel, s’oppose au magicien Gandalf, gardien de la tradition et allié des Ents, les bergers des arbres, les plus vieux occupants de la Terre du milieu. Leurs deux logiques s’affrontent. Alors que Saroumane déclare triomphalement que « l’ancien monde brûlera dans les flammes de l’industrie. Les forêts tomberont. Un nouvel ordre naîtra. », Sylvebarbe, maître des Ents, se lamente : « Il fut un temps où Saroumane se promenait dans mes forêts. A présent, il a un esprit de métal et de rouages et il ne se soucie plus des choses qui poussent. » L’enjeu est le sens du progrès technique : se confond-il avec le progrès en général ou risque-t-il de conduire le monde à sa perte en l’éloignant de sa nature première ? Les avancées techniques sont-elles bénéfiques à l’humanité entière ou ne profitent-elles qu’à ceux qui les maîtrisent ?

Le film, à l’instar du livre dont il est tiré, défend sans aucune ambiguïté la deuxième position. Saroumane mise en effet sur le développement technique au prix de la destruction de la nature pour réaliser son projet de dominer avec Sauron la Terre du milieu. Les images expriment la folie de ce projet : dominante des couleurs de feu ( bois brûlé, forges en plein rendement ) associées au noir ( malheur, mort) et vue en plongée de l’Isengard en forme de roue. De ses forges sortent des armes par milliers mais aussi les Uruk-Haï, guerriers effrayants par leur force et leur cruauté. Comment sont-ils « nés »? « Par un odieux procédé, Saroumane a croisé des Orques avec des Gobelins dans le but d’en élever une armée dans les cavernes de l’Isengard. » Saroumane, comme Frankenstein ce Prométhée moderne imaginé par Mary Shelley en 1818, réalise un nouveau type d’être, ce qui revient à rivaliser avec les forces naturelles (ou divines ) en devenant créateur de vie. Mais son entreprise finit par échouer. Les Ents se révoltent, libèrent l’eau des barrages construits par Saroumane, redonnant à la nature ses droits. L’eau, élément naturel, devient l’arme permettant aux Ents de venir à bout de leur ennemi. Finalement, l’image de la vague large et puissante dévalant la montagne, de ces flots nettoyant la terre de ce que la technique y avait construit d’infâme, flatte le spectateur que la modernité a rendu sensible à « la protection de la nature. » D’ailleurs, l’actualité ne montre-t-elle pas aussi de ces images, hélas bien réelles, de terres ravagées que les hommes avaient asséchées, déboisées, aménagées et protégées de façon souvent dérisoire ? L’Isengard ne peut finalement pas résister aux forces de la nature. Rien ne semble assez solide contre elles sauf une réflexion initiale sur le recours à la technique : quelles ambitions doit-elle servir ?

Il serait facile d’opposer cette critique à une idéologie américaine pro-technique et anti-écologiste. Les Etats-Unis n’ont-ils pas refusé de ratifier le protocole de Kyoto sur la limitation des rejets de gaz à effet de serre, prenant le risque de rendre notre planète semblable au Mordor, un désert de roches carbonisées ? Ce serait oublier des films comme La Forêt d’émeraude de John Boorman, plaidoyer pour la protection de l’Amazonie et de ses « indigènes », même s’il s’agit d’une exception dans la production cinématographique américaine. Ce serait surtout ignorer les réserves de Star Wars et du cinéma hollywoodien en général sur le progrès technique. Car si tous deux lui sont favorables, c’est à certaines conditions qui sont moins de nature écologique que politique et morale.

En effet comme Le Seigneur des anneaux, Star Wars fait admirer au spectateur de magnifiques sites naturels, en particulier sur la planète Naboo. Les gratte-ciel, l’agriculture intensive n’occupent qu’une petite partie d’un territoire étasunien où d’immenses espaces quasiment vierges et souvent protégés dominent encore. Ainsi, les lieux de Star Wars évoquent-ils symboliquement le territoire américain dans sa diversité et son étendue. Mais comme dans la réalité, ces espaces naturels sont secondaires dans la mesure où l’histoire, celle du film mais aussi l’histoire réelle, ne s’y jouent pas de façon décisive. C’est pourquoi Naboo est un refuge momentané pour Anakin et Palmée mais le lieu de l’action et son enjeu, c’est l’Espace conquis par la haute technologie et devant être protégé par elle.

Il n’y a donc pas comme dans Le Seigneur des anneaux de nostalgie pour un passé où la nature régnait encore ni de jugement moral condamnant la technique en général. D’ailleurs, les Jedi et leurs ennemis sont équipés à l’identique ; tous usent de vaisseaux spatiaux qui rivalisent de vitesse et ont recours aux robots et même aux clones. C’est bien la preuve que la technique n’est en elle-même ni bonne ni mauvaise, tout dépend des intentions dans lesquelles elle est utilisée : les Jedi brandissent leur sabre laser pour protéger la démocratie, les Siths pour l’anéantir. Le petit robot, compagnon inséparable d’Anakin puis de son fils Luke sauve souvent la situation alors que d’autres de ses semblables sont au service du mal. Seuls les hommes sont donc responsables de l’utilisation qu’ils font de la technique.

En ce sens, la conception de la technique et de ses enjeux semble beaucoup plus ouverte au progrès et à la responsabilité dans Star Wars que dans Le Seigneur des anneaux. En effet, le parti du second film consiste à dire que puisqu’on ne sait jamais entre les mains de qui peut tomber la technique, en particulier la technique liée à la fabrication d’armes, mieux vaut que cette technique n’existe pas. Le premier défend au contraire l’idée que, de façon générale, le progrès technique est inhérent au progrès de l’humanité. Il faut l’accepter car on ne va pas à contre-courant de l’histoire. Mais les défenseurs du Bien doivent garder le monopole de ce développement au risque qu’il ne tombe entre des mains malveillantes. Ainsi, le cinéma hollywoodien légitime-t-il à sa façon le contrôle que les grandes puissances démocratiques entendent exercer sur le reste du monde pour contrecarrer l’usage que des pays mal intentionnés pourraient faire du progrès technique. Cette mission qui incombe, dans la réalité, aux pays développés (industrialisés et démocratiques) revient, dans le cinéma, à une figure spécifique : la figure du héros.


QU’EST-CE QU’UN HÉROS OU DE L’HÉROÏSME AU COURAGE.

Que serait un film hollywoodien sans héros ? Rien si on se fie à la place que tous lui accordent. Il doit être à la fois le personnage principal du film et un être d’exception au sens strict : un être singulier. À Hollywood, on naît héros en puissance et, si on surmonte les obstacles, on le devient en acte. Le héros est donc exceptionnel car il est prédestiné. Ainsi, la mère d’Anakin dans le premier épisode de Star Wars confie que son fils est « prédestiné » mais aussi qu’« il n’a pas de père ; je l’ai porté ; je l’ai mis au monde ; je l’ai élevé ; je ne me l’explique pas. » L’allusion au Christ est à peine voilée, relayée par la preuve scientifique : le taux de midichloridien dans le sang d’Anakin est le plus élevé jamais mesuré ; cette substance disséminée dans les cellules confère la fameuse Force aux Jedi. Anakin est alors pressenti comme étant « l’Élu, l’Envoyé qui établira l’équilibre. » D’ailleurs, cet enfant – il est âgé d’une dizaine d’années au début de la trilogie - fait montre de capacités hors norme dans le domaine du pilotage, don qu’il transmettra à son fils Luke. Voilà donc les héros bien dotés pour sauver le monde contre La Menace fantôme, titre du premier volet de Star Wars. Les épisodes suivants narrent leurs aventures, semées d’embûches, vers ce dénouement.

Ces figures héroïques correspondent à la conception étasunienne de l’individu. On pense, en premier lieu, au fameux individualisme américain ; « ce que l’on nomme le rugged individualism est né dans les camps de pionniers qui se gouvernaient eux- mêmes loin du pouvoir central. » Car il s’agit pour les héros de défendre la liberté et la démocratie contre la dictature imposée par un sénateur qui s’est progressivement emparé du pouvoir dans une République corrompue puis s’est proclamé Empereur après s’être attaché par ruse les pouvoirs exceptionnels d’Anakin. Mais, et ceci est souvent paradoxal pour nous Européens, cet individualisme est indissociable de l’appartenance à une communauté, faute de quoi il n’y aurait pas de réussite personnelle. Anakin et Luke appartiennent à l’ordre des Jedi, chevaliers d’élite liés par des rapports de maître à apprenti. Ils possèdent le fameux sabre laser qui les distingue et s’engagent à ne pas se marier. Leur ordre est l’ennemi d’un autre ordre, celui des Siths, au fonctionnement identique. L’ordre des Jedi symbolise les confréries, clubs et autres associations, aux Etats-Unis véritables institutions avec leurs codes et leurs rituels. Le héros américain l’est ainsi par la volonté du créateur, puisqu’il est prédestiné, et par la cohésion sociale favorable à la réalisation de son destin.

En apparence, le fait qu’il y ait une Communauté de l’anneau, titre du premier volet du Seigneur des anneaux, inscrirait cette œuvre dans la même lignée idéologique. Le mot « communauté » recouvre pourtant ici un sens bien différent. Cette communauté n’a, tout d’abord, rien de séculaire ni de cérémonieux et encore moins de fermé comme l’ordre des Jedi car elle ne constitue pas une donnée sociale fondamentale, une association institutionnalisée, mais une solution – d’ailleurs momentanée – pour faire face à une situation désespérée. Conséquence et deuxième différence, elle ne préexiste pas aux individus qui y entrent mais regroupe le temps d’une mission et par leur seule volonté quelques personnes issues d’univers très différents et parfois en lutte entre eux par le passé (elfes, nains, hommes, hobbits, magiciens). Cette formation spontanée lors du conseil d’Elrond n’enlève rien à sa cohésion mais place le spectateur dans une situation inimaginable à Hollywood : qui est donc le héros de cette communauté, celui par lequel elle triomphera et le bien avec elle ?

Car contrairement à ce qui se passe dans les autres trilogies où un personnage est rapidement identifié comme étant « l’élu », les doutes à ce sujet n’étant qu’un élément de l’intrigue parmi d’autres, personne n’est prédestiné à tenir ce rôle dans Le Seigneur des anneaux. Les hobbits sont les êtres les moins enclins qui soient à l’aventure. Pacifiques, casaniers, appréciant par dessus tout la bonne chair et le confort, ils sont aux antipodes de toutes les représentations traditionnelles du héros. Même leur physique – on les appelle des semi-hommes en raison de leur petite taille – les éloigne de ce rôle et de tout acte hors du commun.

Pourtant, si l’on se base sur les prouesses grâce auxquelles le monde est sauvé, Frodon qui a porté l’anneau jusqu’à la montagne du Destin, est héroïque. Son ami Sam aussi dans la mesure où il ne l’a pas quitté, et, comme il le fait remarquer lui-même, a porté le porteur de l’anneau quand celui-ci est trop épuisé ! Mais auraient-ils réussi leur mission sans la diversion organisée par Aragorn, descendant légitime des rois du Gondor ? Et cette diversion elle-même n’a-t-elle pas été suggérée par le magicien Gandalf, artisan de la victoire contre Saroumane au gouffre de Elm ? Sans parler d’Éowyn ; à la bataille de Minas Tirith, elle a vaincu le maître des Nazguls, émissaire le plus puissant de Sauron. Bref, la victoire contre ce dernier est collective. Le Seigneur des anneaux serait en ce sens une ode à l’anti-héroïsme, très précisément à l’idée que Hollywood véhicule du héros prédestiné et irremplaçable. Tous les protagonistes cités possèdent pourtant la qualité propres aux héros, le courage.

Ils ne sont en effet ni lâches ni poltrons. Ils sont aussi désintéressés puisque prêts à sacrifier leur vie dans l’espoir que la terre du Milieu sera sauvée et même quand tout espoir semble perdu. Ils surmontent leur impulsion première, même si c’est tardivement. Ainsi en est-il de Boromir qui, après avoir tenté de prendre par la force l’anneau à Frodon, le sauve des Uruk-Haï au prix de sa vie. Ils éprouvent la peur mais n’y cèdent pas ; le regard des Hobbits mais aussi d’Eowyn en découvrant leurs adversaires trahit leur effroi autant que leur détermination. Ils sont, enfin, persévérants comme le font Sam et Frodon qui s’enfoncent sans aucun espoir de retour dans les terres du Mordor. Enfin, ils sont volontaires mais connaissent la juste mesure, n’étant insouciants ni de leur vie ni du péril mais acceptant ce dernier en toute connaissance de cause.

Alors Gandalf, Aragorn, Sam, Frodon, Elrond, Théoden, Eowyn, Faramir et d’autres encore possèdent ne possèdent-ils pas assez de courage pour être tous des héros ? Ils n’en sont pourtant pas vraiment au sens hollywoodien du terme.


QUELLE LIBERTÉ POUR LES HOMMES OU DU COURAGE À LA RESPONSABILITÉ.

Dès le premier abord en effet, Anakin et Luke sont d’une autre trempe que Frodon ou Sam. Ils veulent en découdre avec leurs ennemis et manient leur sabre laser avec la même dextérité que les justiciers de l’ouest leur colt ou leur winchester. Il leur arrive d’être surpris par leurs adversaires mais jamais effrayés et ce, semble-t-il, par nature, à l’instar d’Anakin. N’ignore-t-il pas la peur dès l’enfance ?

Le problème est qu’Anakin, au fil du deuxième et surtout du troisième épisode, va sombrer du côté obscur de la Force, renonçant au Bien et mettant toutes ses capacités exceptionnelles au service du Mal. Cette métamorphose semble due à son incapacité à résister à ses pulsions. Son courage n’est plus alors une qualité mais une énergie aveugle. Anakin décime sauvagement la tribu dont les guerriers avaient enlevé et torturé à mort sa mère. Plus tard, par peur maladive de perdre Palmée, il massacre jusqu’au dernier des enfants Jedi. Anakin se transforme en un héros au service du Mal. C’est pourquoi il perd une des qualités propres aux héros, la beauté, pour survivre derrière le casque de Dark Vador qui brouille jusqu’à sa voix et lui donne une identité nouvelle. Il s’est contenté finalement de passer d’un maître à l’autre, d’Obi Wan à l’Empereur, sans jamais avoir été son propre maître. Son fils Luke, comme lui, aimerait bien devenir pilote mais n’osant pas désobéir à son oncle, il ne se décidera à suivre Obi Wan que lorsque toute sa famille assassinée le laissera sans attache. Ces héros, prêts à tout, manque en même temps de volonté, de cette capacité à décider seul, résolument et en connaissance de cause. Ainsi Anakin apparaît-il davantage victime que responsable. Sous l’emprise de ses pulsions puis d’un mauvais conseiller qui a su jouer de ses angoisses les plus profondes, Anakin n’apparaît jamais réellement libre. Il est le plus souvent dans la réaction plutôt que dans l’action.

Ainsi, ces personnages hollywoodiens qui rêvaient de devenir des héros, puisque Anakin et Luke, enfants, étaient éblouis par les Jedi, disposent finalement très peu d’eux-mêmes. D’abord car ils sont prédestinés, nous l’avons dit. Mais aussi car des facteurs extérieurs ou des pulsions les empêchent de prendre une décision véritable, à savoir de choisir de réaliser tel acte plutôt que tel autre après avoir analysé les différentes possibilités et mesuré leurs conséquences. Plus mus que moteurs, ces jeunes gens semblent jouer un rôle écrit à l’avance. Cette impression est accentuée par la place qu’ils laissent, sur les conseils de leurs aînés, à l’intuition : les Jedi « sentent », en faisant le vide dans leur esprit, où est la vérité. La fameuse « Force » (c’est le même mot dans la version originale) est cette capacité innée des Jedi à percevoir, autant par les sens que l’esprit, ce qui est imperceptible pour le commun des mortels. Par exemple dans une scène de Un nouvel espoir, Obi Wan apprend à Luke à viser de son sabre laser une cible mouvante les yeux bandés avec pour seul guide sa confiance dans la Force. La Force, l’intuition ne sont opérantes que si on croit en elles, elles ne tolèrent aucun scepticisme. D’ailleurs, au début du même épisode, Anakin devenu Dark Vador punit l’ironie d’un sceptique en « l’étranglant » par la Force, comme en quelque sorte par télépathie. A travers le rôle que joue la Force dans l’intrigue, Star Wars se livre à une véritable apologie du fidéisme dans le sens où « le fidéisme américain est un système de pensée qui place la connaissance dans la foi et donne la prééminence à la foi sur la raison dans la recherche des vérités. »

Le Seigneur des anneaux met au contraire en scène un état d’esprit, une façon d’être plus européenne qu’américaine : le doute qui habite quasiment tous les personnages, leurs hésitations, une certaine lenteur avant l’action. La réflexion décide. Qu’elle soit animée par la saine raison et le sens de la justice, comme chez Gandalf et ses amis, ou se réduise à un simple calcul opportuniste et égoïste comme chez Saroumane, elle donne lieu à une véritable mise en scène. En effet, alors que Star Wars peut se regarder comme la réalisation d’une prophétie (un maître Jedi annonce ainsi l’arrivée d’Anakin dans cet ordre et c’est finalement lui, après bien des péripéties, qui détruira l’Empereur), l’avenir n’est pas écrit dans Le Seigneur des anneaux mais il est un ensemble de possibles qui se réaliseront ou non selon la volonté des hommes. Soulignons qu’au contraire de la Force, partie intégrante de la nature des personnages et par conséquent inéluctable, l’anneau est un élément extérieur que chacun peut ou non, en fonction de sa capacité de résistance à la tentation pour le pouvoir et le Mal, rejeter.

L’originalité du Seigneur des anneaux réside alors dans la mise en scène des questions que l’existence du mal oblige à se poser et des décisions qu’elle impose de prendre. Car chaque personnage doit décider du rôle qu’il va jouer et, pour le tenir, trouver les ressources en lui-même et chez ses compagnons. A l’image des étendues à perte de vue et des paysages grandioses de la Terre du Milieu, chacun est placé devant un espace infini à conquérir et maîtriser : sa liberté. Dans le Seigneur des anneaux, l’existence n’est pas une piste à suivre mais à tracer soi-même à coup de décisions même si la liberté et tous ses possibles donnent le vertige. Peut-être est-ce à cause de cette difficulté existentielle que les personnages y sont plus mûrs que dans Star Wars. La vieille Europe confie les affaires sérieuses aux hommes d’expérience tandis que le nouveau monde fait confiance à la jeunesse impétueuse .

L’idée de liberté est pourtant bien au cœur des deux œuvres. Star Wars comme Le Seigneur des anneaux raconte l’histoire de la lutte pour la liberté. Que ce soit dans la Galaxie ou dans la Terre du milieu, des êtres résistent aux forces du mal, c’est-à-dire à une volonté dictatoriale qui n’hésite pas à détruire pour imposer son pouvoir ; Sauron et l’Empereur sont les ennemis « des peuples libres. ». La résistance des personnages principaux est mise en valeur par contraste avec le collaborationnisme de certains autres tels le Comte Doku dans Star Wars ou le magicien Saroumane.

Mais la résistance est de nature différente entre les deux films. Dans Star Wars, elle s’appuie sur l’État de droit. La République est gouvernée par un Sénat assisté des Jedi, protecteurs de la paix dans la Galaxie. Leur rôle institutionnel, tout comme celui de la sénatrice Amidala, représentante de la République, implique qu’ils résistent à toute tentative de coup d’État. C’est dans ce sens-là que Star Wars défend la liberté sous son aspect politique. La liberté est un droit fondamental que certains voudraient supprimer ; le devoir de tout bon citoyen, et encore plus de tout citoyen légalement élu, est de protéger ce droit. Ce message rappelle celui du célèbre discours du Président américain Truman en 1947, discours à l’origine de la guerre froide ; d’ailleurs, la première trilogie de Stars Wars sort dans les années 80; la guerre n’est plus officiellement « froide » mais elle reste « fraîche ». L’opinion américaine est entretenue, via le cinéma hollywoodien, dans l’idée que la liberté et la démocratie sont toujours à défendre contre la dictature, voire le totalitarisme.

En quoi la résistance au mal et à la dictature est-elle de nature différente dans Le Seigneur des anneaux ? D’abord, elle émane de personnages qui ne sont investis d’aucune charge particulière dans leurs pays et qui n’ont d’ailleurs parfois même pas de pays. Frodon et Sam sont de simples citoyens, Aragorn est un rôdeur, descendant de roi sans royaume ; seul Boromir, fils de l’intendant du Gondor, représente officiellement une entité politique ; il prend cependant la responsabilité de participer à la Communauté de l’anneau sans que son royaume soit pour autant engagé. C’est pourquoi Le Seigneur des anneaux met en scène la liberté non seulement comme objet à défendre sur le plan politique mais surtout comme essence de chaque individu. La liberté est d’abord liberté de décision. Elle ne possède une dimension politique que parce qu’elle existe d’abord moralement, dans la conscience de chaque individu.

Frodon connaît ainsi un parcours très différent de celui d’Anakin ou de Luke. Récapitulons : il n’est prédestiné à rien, surtout pas, compte tenu de la culture de son pays, la Comté, à un acte héroïque. N’aspirant qu’à une vie tranquille, il se retrouve au cœur d’une aventure décisive pour l’avenir de l’humanité. Or, après une première étape le conduisant jusque chez les Elfes, étape durant laquelle il est blessé et manque mourir, il se porte volontaire pour continuer. C’est donc librement qu’il poursuit l’aventure avec ses compagnons puis c’est volontairement qu’il les abandonne à la fin du premier épisode, n’acceptant finalement que Sam à ses côtés. Ce volontarisme est d’autant plus admirable que Frodon est soumis à une pression surnaturelle : celle de l’Anneau qui a rendu plus d’un homme esclave et fou, comme le malheureux Gollum. Frodon n’est certes pas le seul à résister à l’attrait du pouvoir que confère l’Anneau à son détenteur ; Gandalf, Elrond, Aragorn, Galadriel, Faramir ont refusé tour à tour de se l’approprier. Mais leur refus était facilité du fait qu’ils n’étaient pas en contact permanent avec lui, c’est à dire avec la tentation du pouvoir absolu contrairement à Frodon. Ce dernier est donc libre vis-à-vis de ses pulsions.

Son attitude au moment de jeter l’Anneau pour le détruire est d’autant plus stupéfiante. « Je suis arrivé. Mais il ne me plaît pas, maintenant, de faire ce pour quoi je suis venu. Je n’accomplirai pas cet acte. L’Anneau est à moi. » déclare-t-il à Sam médusé. On pourrait envisager que l’Anneau, dans un sursaut « de survie » décuple son influence pour échapper à la destruction et parvienne à manipuler la volonté de Frodon. Mais s’il avait eu ce pouvoir, n’en aurait-il pas usé dès le départ ? Il est plus probable que Frodon exerce une fois de plus sa liberté : lui seul choisit d’accomplir ou non une action. Car la décision est dissociable de sa valeur morale. Après avoir choisi le camp du Bien, Frodon décide de garder le pouvoir pour lui. Pourquoi pas ?

C’est oublier que l’exercice de la liberté, quand il a surmonté les obstacles intérieurs que sont les désirs et les pulsions, doit faire face à des obstacles extérieurs contre lesquels notre volonté ne peut parfois rien. Désirs et pulsions d’autrui, concours de circonstances sont autant de facteurs limitatifs. Ainsi en va-t-il pour Frodon que Gollum attaque avant de sombrer, avec l’Anneau, dans les laves de la Montagne du Destin.

Cette intervention du destin ou du hasard dans le dénouement du Seigneur des anneaux suggère que personne n’est jamais, de façon définitive, fiable car aucune personnalité n’est achevée mais toujours en devenir. D’autre part, elle fait prendre conscience de la fragilité de la morale : le Bien ne triomphe que par un concours de circonstances. Le revirement de Frodon risque non seulement de compromettre le « happy end » que tout spectateur habitué de Hollywood attend mais va à l’encontre de toute une tradition. En effet, s’il doit y avoir revirement, c’est dans le sens du Mal vers le Bien, en guise de rédemption. C’est d’ailleurs le cheminement d’Anakin. Dans Le retour du Jedi, dernier épisode de la double trilogie, Anakin-Dark Vador le père et Luke le fils s’affrontent dans un ultime combat. Luke est persuadé qu’il reste du bon au fond du cœur paternel. Dark Vador nie. Pourtant, après une hésitation qui semble interminable, il précipite dans le vide l’Empereur qui allait exécuter Luke et reconnaît, dans un dernier souffle, que son fils avait vu clair en lui. Il ne faut donc jamais désespérer car le mal ne peut pas être absolu. Surtout, rien ne peut aller à l’encontre d’une certaine morale naturelle qui veut qu’un père ne pourra jamais vouloir la mort de son fils.


DE L’USAGE D’UNE BONNE RECETTE.

Objectera-t-on que malgré tout, si les moyens diffèrent, la fin reste identique d’une trilogie à l’autre, le bien triomphant toujours ? Mais quelle œuvre destinée au grand public, film ou roman, a jamais fait l’apologie du mal ? D’ailleurs, le dénouement, pour heureux qu’il soit, ne l’est pas au même degré dans les deux histoires. Frodon, qui ne se remet pas de sa blessure, doit finalement quitter sa chère Comté avec Gandalf pour les Havres de paix. Amère victoire par rapport à celle que Luke fête dans la liesse générale. En effet, elle marque dans Le Seigneur des anneaux une séparation définitive alors qu’elle est, dans Star Wars, le temps des retrouvailles au-delà de la mort elle-même ; les dernières images du film font apparaître en arrière plan Maître Yoda et ses disciples Obi Wan et Anakin, ravis que leur sacrifice n’ait pas été vain et que, après tant de douleur, la prophétie se soit réalisée. N’est-il pas courant qu’à Hollywood, les morts continuent à veiller sur les vivants ? Pour sa part, Gandalf avait bien dit à son jeune protégé, quand il croyait leur dernière heure venue, que la mort n’est pas la fin ; au spectateur d’y souscrire ou non. L’apparition de l’armée des morts dans Le retour du roi n’indique que l’errance post mortem des hommes injustes et déshonorés sans donner de réponse à la question plus globale de la vie après la mort. Car lorsque ces morts, pardonnés par Aragorn et libérés par lui de leur serment, « s’évaporent » littéralement, où vont-ils ? Que deviennent-ils ? Dans Star Wars, le doute n’est pas permis : la vie dans l’au-delà est traitée comme une réalité, rappelant encore que la foi aux Etats-Unis est moins une question de religion que d’attitude. Faire confiance et croire que l’avenir sera meilleur constitue un fond résolument optimiste – ce qui n’empêche ni l’émotion ni les larmes – qui explique en partie l’attrait jusqu’à la fascination parfois du public mondial pour le cinéma américain.

Star Wars est donc la version la plus moderne du cinéma hollywoodien au service de l’édification et de l’expansion dans le monde du mythe américain. L’identification évidente d’un héros, son caractère prédestiné, la lutte entre le Bien et le Mal, enfin le triomphe de la modernité (sous sa forme technique mais aussi sous sa forme politique ou sociale) formaient en effet la trame du film hollywoodien dès les années 1930 et plus encore à partir des années 1950. Ainsi, les westerns aussi bien que l’interminable série des James Bond véhiculent avec la même conviction, indépendamment du genre dont ils relèvent, l’image d’une civilisation occidentale supérieure, qu’il s’agisse de supériorité vis-à-vis du primitivisme amérindien ou du bloc communiste. Les héros, pionniers ou espions, finissent par faire triompher les voies ferrées ou la démocratie avec la même certitude d’avoir agi pour la bonne cause.

La recette hollywoodienne, aux deux sens du terme, est donc infaillible. L’expression n’a rien de péjoratif. Elle désigne un ensemble de caractéristiques clairement identifiables, modulables mais pas remplaçables, qui créent une connivence entre le spectateur et le film avant même sa projection. Il ne s’agit donc pas de la critiquer. D’abord parce que du point de vue artistique, la répétition des procédés n’est pas un argument systématiquement recevable pour remettre en question la valeur globale de l’œuvre ou du genre. Reproche-t-on à Molière le fait que, d’une pièce à l’autre, ses jeunes héros orphelins se découvrent tardivement des parents ou à Racine que ses personnages se suicident beaucoup ? Ensuite parce qu’en tant que méthode destinée à attirer les spectateurs et donc à rapporter de l’argent, elle est extrêmement efficace. Notons d’ailleurs que Jackson, sans trahir le roman d’origine, utilise malgré tout quelques uns de ces ingrédients : des scènes de bataille disproportionnées par rapport à la place que Tolkien leur avait accordée et une histoire d’amour qui n’apparaît qu’en annexe du roman. Si les artistes peuvent légitimement regretter la frilosité des investisseurs américains devant tout projet cinématographique novateur, ils ne peuvent en toute logique pas reprocher à des financiers de ne pas savoir être mécènes. Et tant pis pour les moins aventureux s’ils laissent passer Le succès, comme ce fut le cas pour Le Seigneur des anneaux.